Alphonse Chérel avait le don des langues. Et, tout à lui, ce siècle nouveau qui allait lui permettre de les explorer et de les faire siennes.

Publié le 20 nov. 2010
Daniel Lemay LA PRESSE

Ce fils de minotier avait commencé à baragouiner l'anglais à Rennes, anglophile comme l'étaient déjà beaucoup de ses compatriotes mais surtout curieux du monde. Il sera précepteur à Londres (1906), à Berlin puis à Moscou, professeur de français auprès de familles nobles et, forcément, étudiant de l'anglais, de l'allemand et du russe. Le jeune Breton - il n'a pas encore mis les pieds à Paris - fait son apprentissage de ces langues en élaborant sa propre méthode basée sur l'oreille pour saisir les sons, la langue pour les restituer correctement et la mémoire pour conserver les mots et expressions de la vie courante.

 

Alphonse ne s'enfarge pas dans les fleurs du tapis littéraire et les exceptions grammaticales; pour lui, la méthode optimale de l'enseignement des langues est celle qu'utilise la mère avec son enfant, plus près du jeu que du cours. Le concept de «l'assimilation intuitive» prend forme.

En 1929, Alphonse Chérel lance son premier titre, L'anglais sans peine. Première phrase du livre: My taylor is rich but my English is poor. Quatre-vingts ans plus tard, la marque Assimil est connue dans le monde et la maison est toujours le leader mondial de l'auto-apprentissage des langues: 40 millions d' «assimilistes» ont choisi la méthode «Sans peine» pour l'une ou l'autre des 45 langues proposées, ou se sont initiés à une langue ou à un dialecte avec «Langues de poche» qui offre plus de 100 titres, de l'auvergnat au zoulou, du québécois à l'égyptien hiéroglyphique (voir www.assimil.com).

«En tant que gardiens du temple, nous voulons garder la méthode simple et abordable», nous dira Yannick Chérel, petit-fils d'Alphonse et fils de Jean-Loup Chérel; le jeune homme de 36 ans a succédé à son père en 2006 à la direction de la maison. Le pdg d'Assimil, arrivé à Montréal mercredi pour le Salon du livre, explique dans le même souffle que, si la méthode reste la même, le contenu des différents volumes doit être actualisé tous les 10 ou 15 ans. Soulignons qu'Assimil compte aussi une douzaine de «bases» étrangères, autant de pays où des éditeurs adaptent la méthode Assimil pour des livres d'auto-apprentissage du français destinés à leur clientèle nationale.

Et comment, dans ce «marché mouvementé» des langues, Assimil aborde-t-elle la frénésie technologique? Dans ce champ comme ailleurs, Yannick Chérel apparaît comme un administrateur placide, peu enclin à l'hyperventilation: «Nous avons toujours été en phase avec la technologie. Du disque à la cassette, du CD au MP3, nous avons toujours fait le saut avant les autres. La prochaine étape est cruciale: en 2011, Assimil commencera l'exploitation commerciale de sa propre plateforme technologique d'où les gens pourront télécharger la méthode de leur choix.» Pour l'heure, Assimil affiche un chiffre d'affaires de 10 millions de dollars dont 650 000$ au Québec.

Toujours absent, toutefois, du catalogue Assimil: le maka, le dialecte que parlent l'épouse camerounaise de Yannick Chérel et leur fille, qui héritera peut-être du «don des langues» de son arrière-grand-père. My father is rich but his maka is poor...