Grizzly Bear, quartette respecté de Brooklyn, est à l'opposé de cette bête redoutable qu'est l'horrible ours du Nord. Le tout frais Shields, quatrième album de la formation, est d'ores et déjà considéré comme un sommet de raffinement indie. On en cause avec Daniel Rossen.

Mis à jour le 22 sept. 2012
Alain Brunet LA PRESSE

La réputation de Grizzly Bear repose sur l'alliage de superbes chansons, d'orchestrations subtiles et de voix harmonisées. Reste à savoir comment cela va se traduire, demain soir, à l'Olympia, où le groupe se produit dans le cadre de Pop Montréal.

« Dans le passé, dit Dan Rossen, nous tentions de réinterpréter simplement les chansons. Les arrangements créés pour le studio perdaient de leur lustre sur scène. Cette fois, nous avons fait l'effort de réduire les arrangements en studio, de rendre les choses un peu plus simples de manière à mieux les reproduire devant public. Or, puisque plusieurs nouvelles chansons de Shields sont à base de claviers, nous avons recruté un musicien supplémentaire pour la tournée qui s'amorce.»

D'où provient cette propension à l'orchestration et au chant choral?

« Chris Taylor et moi essayons d'aller le plus loin possible dans cette direction, répond-il. Nous disposons tous deux d'une bonne technique. Nous avons cette connaissance musicale en tête, mais n'y réfléchissons plus lorsqu'il est temps de passer à l'action. Nos arrangements sont intuitifs. Inconsciemment ou non, nous souhaitons faire bon usage d'une palette que nous croyons étendue.»

Cela étant dit, le chanteur, arrangeur, parolier et multi-instrumentiste reconnaît que la pop orchestrale peut être aussi un piège lorsqu'elle s'enlise dans le maniérisme ou la redite.

« Les clichés existent d'ores et déjà dans ce style indie auquel nous sommes associés, il nous faut les éviter. Par exemple, nous avons déjà utilisé le glockenspiel et nous avons conclu que nous ne le referions plus. Il ne faut pas devenir une caricature de soi ou d'un style. «

Daniel Rossen insiste sur le caractère instinctif de la création, question de désamorcer certaines perceptions.

« Certains voient dans notre travail une approche plutôt clinique. Il est vrai que nous sommes méticuleux, que nous soignons beaucoup nos arrangements et notre réalisation, mais ce n'est pas clinique du tout! Nous aimons peaufiner, bien que nous ne prétendions pas à la grande maîtrise de l'arrangement classique. Notre travail repose plutôt sur des techniques de superpositions de couches sonores que nous avons apprises et perfectionnées sur le tas. Pour l'album Shields, nous avons vraiment fait l'effort de créer plus succinctement, sans renier nos albums antérieurs puisque nous sommes fiers de ce que nous avons accompli.»

Quelle sera l'extension du vocabulaire? « Personnellement, dit Dan Rossen, j'aimerais composer un album instrumental qui se rapproche de la forme jazz, avec des moments d'improvisation. Ce serait un défi intéressant. «

Chris Taylor et Daniel Rossen partagent le rôle d'arrangeur, Daniel Rossen et Edward Droste partagent celui de chanteur soliste. Christopher Bear (ursus christophus) assure aux choeurs et à la batterie. Un vrai band, donc. Notre interviewé corrobore : « Nous travaillons en démocratie. Chacun de nous a des opinions fortes et défend une esthétique qui lui est propre. C'est de cette tension qu'émerge le processus créatif.»

Intimes pour la plupart, les textes de Shields s'inscrivent dans la même lignée que ceux des albums précédents: Horn of Plenty (2004), Yellow House (2006), Veckatimest (2009).

« Nous n'aimons pas trop écrire des chansons à sujet (politiques, etc.). Nous préférons partir d'expériences très personnelles, évoquer la proximité, la distance, la solitude, le tout évidemment avec un angle poétique. La chanson Sun In Your Eyes, par exemple, aborde cette question de la solitude avec un brin de fantaisie. Nous aimons donc explorer l'intériorité des êtres, la relation avec leurs proches, la confusion au sujet de l'espace vital dont chacun a besoin tout en étant près des gens qu'on aime. Nous évoquons les limites de la dépendance et de l'indépendance, nous nous questionnons sur la suite de nos vies de trentenaires.»

Pour l'instant, il n'y a pas lieu de s'inquiéter outre-mesure. L'ursus magnificus brooklynensis est loin d'avoir tout dit.

Grizzly Bear, demain, à 21h, à l'Olympia de Montréal.