Elle deviendra ce mardi la première femme noire à entrer au Panthéon français. Un honneur qui met tout le monde d’accord… ou presque.

Publié le 30 nov. 2021
Jean-Christophe Laurence
Jean-Christophe Laurence La Presse

Une femme aux seins nus, posant avec un guépard et une ceinture de bananes autour de la taille.

Telle est l’image tenace que l’on garde de Joséphine Baker (1906-1975).

Cette meneuse de revue américaine, devenue une vedette dans le Paris des années folles, était pourtant beaucoup plus que cela. La France le souligne d’ailleurs avec fracas en intronisant ce mardi la célèbre artiste au Panthéon.

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Joséphine Baker en spectacle au Winter Garden Theatre à New York, le 11 février 1936.

Joséphine Baker est la 81e personnalité à entrer dans ce « temple de la renommée » de l’Hexagone. Elle est aussi la toute première femme noire à recevoir cet honneur, ce qui constitue en soi un évènement. Elle rejoindra d’autres grandes figures de l’histoire de la France, comme Victor Hugo, Émile Zola, Marie Curie ou Alexandre Dumas.

À la demande de sa famille, sa dépouille demeurera toutefois à Monaco, où elle est enterrée. Le cénotaphe sera symboliquement rempli de quelques kilos de terre de St. Louis, au Missouri, sa ville de naissance, tandis que la cérémonie, présidée par Emmanuel Macron, rendra hommage à cette « inlassable militante antiraciste » et « incarnation de l’esprit français ».

Effort de guerre

Légende des cabarets du Paris de l’entre-deux-guerres, Joséphine Baker (née McDonald) se fait connaître pour ses spectacles exotiques, où elle ridiculise les fantasmes coloniaux à grands renforts de plumes, de bananes et de nudité.

« C’était de la moquerie, elle était très audacieuse, presque punk », souligne Monique Giroux, animatrice des émissions Chants libres et De l’autre côté de chez Monique à la radio de Radio-Canada.

Sa caricature séduit. Le tout-Paris la célèbre, et la France l’adopte. L’affection est réciproque.

Pour Joséphine Baker, afro-américaine élevée en pleine ségrégation, l’Hexagone est la terre de toutes les promesses et de toutes les libertés. Une terre où on ne juge ni sa couleur, ni sa bisexualité, ni son émancipation.

Elle l’en remerciera d’ailleurs dans J’ai deux amours, son titre-phare, où elle déclare son amour à la France. « Un sacré pied de nez aux États-Unis », ajoute Monique Giroux en évoquant ce classique de la chanson française.

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Joséphine Baker a été décorée de la légion d’honneur le 19 août 1961.

C’est aussi par amour pour son pays d’adoption qu’elle rejoint la résistance pendant la Seconde Guerre mondiale. Devenue espionne, elle profite de ses tournées et de son statut de vedette pour transmettre des informations sensibles. Un risque qui lui vaudra notamment d’être décorée de la croix de Lorraine et de la légion d’honneur par le général de Gaulle.

Pour l’artiste, c’est le début d’une seconde vie, où divertissement et militantisme sont menés de front. Elle s’implique dans la lutte contre l’antisémitisme. Puis dans le mouvement des droits civiques américains et marche aux côtés de Martin Luther King. Même sa famille est un projet politique : elle adopte 12 enfants de toutes nationalités et en fait sa « tribu arc-en-ciel », une sorte de laboratoire axé sur l’inclusion.

Un parcours exemplaire qui se termine en 1975, après une fin de vie difficile marquée par de sérieux problèmes d’argent.

Un coup de marketing ?

En France, peu de gens se sont opposés au choix d’Emmanuel Macron.

Figure du multiculturalisme, de l’émancipation des femmes et de la lutte antiraciste, Joséphine Baker était indéniablement en avance sur son temps.

Lui rendre cet hommage n’est pas seulement légitime, mais justifié. C’est un symbole fort, à l’époque de #metoo et de Black Lives Matter.

Malgré tout, certaines voix discordantes se sont fait entendre. C’est le cas de la politologue féministe décoloniale Françoise Vergès, qui n’y voit qu’un simple exercice de relations publiques de la part d’Emmanuel Macron, à quelques mois de l’élection présidentielle.

« Je n’ai rien contre Joséphine Baker, dit-elle, mais pour moi, c’est de la com’ », dit-elle.

Faire entrer une femme noire dans un panthéon rempli de vieux mecs, c’est une façon de dire : voyez comme la France est un pays moderne, voyez comme on est formidables.

Françoise Vergès, politologue

« Mais est-ce que vraiment ça contribue à l’éducation de la société ? On peut faire entrer 25 000 Joséphine Baker au Panthéon, ça ne servira à rien si les violences policières ne s’arrêtent pas, si la violence contre les femmes ne s’arrête pas et si l’islamophobie ne s’arrête pas. »

À noter que Joséphine Baker n’est que la sixième femme à entrer au panthéon, après Sophie Berthelot et Marie Curie (scientifiques), Germaine Tillion et Geneviève De Gaulle-Anthonioz (résistantes) et Simone Veil (femme politique).