Chaque semaine, des journalistes des Arts de La Presse nous font le récit d’une anecdote vécue lors de la couverture d’un évènement culturel. Le plus grand malaise qu’ils ont ressenti, le moment le plus stressant d’une affectation, le spectacle le plus amateur qu’ils ont vu, l’entrevue la plus pénible, etc. Voici leurs témoignages. Bonne lecture !

Marc Cassivi
Marc Cassivi La Presse
Marc-André Lussier
Marc-André Lussier La Presse
Alexandre Vigneault
Alexandre Vigneault La Presse
Chantal Guy
Chantal Guy La Presse
Luc Boulanger
Luc Boulanger La Presse

Marc Cassivi

C’était un soir d’août 2014. J’étais à l’Esplanade de la Place des Arts pour voir un film sans dialogues d’Ettore Scola, Le bal (1983), dans la série des projections à la belle étoile du Festival des films du monde. Le film n’était pas sitôt commencé que l’écran gonflable sur lequel il était projeté s’est dégonflé soudainement, pendant que Charles Aznavour chantait Les plaisirs démodés. Ça ne s’invente pas. L’écran a d’abord commencé par perdre lentement du tonus, puis il s’est divisé en deux sortes de pyramides formant un grand « M » flétri, avant de devenir une masse informe de caoutchouc déposée sur le parvis du Musée d’art contemporain. Pendant que l’on tentait de colmater la brèche, les rires fusaient de toutes parts. Une soirée d’une cruelle ironie pour un festival à l’agonie.

Marc-André Lussier

PHOTO FOURNIE PAR MARS DISTRIBUTION

Catherine Deneuve et le comédien Gilles Cohen dans le film Les yeux de sa mère

En 2011, le Festival des films du monde de Montréal (FFM) a rendu hommage à Catherine Deneuve. On raconte que l’icône du cinéma français avait accepté l’honneur parce que le déplacement lui donnait aussi l’occasion d’aller rendre visite à son fils, Christian Vadim, qui à l’époque jouait dans la pièce Boire, fumer et conduire vite, de Philippe Lellouche, à Bromont. Croyant venir au FFM pour y présenter Les bien-aimés, de Christophe Honoré, l’actrice s’est plutôt retrouvée à devoir accompagner la présentation des Yeux de sa mère, un film raté signé Thierry Klifa. Mais le pire restait à venir. L’actrice a d’abord dû enchaîner de nombreuses interviews après s’être livrée au jeu de la conférence de presse, où elle a dû parler pour la trois-millionième fois des Parapluies de Cherbourg et de Belle de jour. Aussi, la mythique actrice s’est frottée à l’ambiance sinistre du FFM. Une programmation hommage simpliste, « garrochée » n’importe comment, à laquelle les organisateurs ont dû réfléchir un bon gros deux minutes. La remise du Grand Prix des Amériques d’honneur fut de surcroît digne d’une présentation d’un trophée de bowling amateur dans une salle paroissiale. Le comble a été atteint quand on a montré sur grand écran un montage d’extraits de films clairement repiqués sur vidéo. C’était atroce. Comme Catherine Deneuve ne triche pas, on sentait cette dernière animée d’une seule envie : que ce supplice finisse. C’est du moins ce que laissait crier en silence tout son langage corporel. C’était franchement gênant.

Alexandre Vigneault

PHOTO RENAUD PHILIPPE, FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Une scène de la pièce La tempête, de Robert Lepage

Monter La tempête, de Shakespeare, à l’amphithéâtre « naturel » de Wendake avait valeur de symbole pour Robert Lepage : il envisageait cette production à laquelle participaient des acteurs autochtones comme une rencontre interculturelle, voire une forme de réconciliation. Prospero (le « colonisateur ») finit en effet par demander pardon à Caliban (le « colonisé »). Sauf que… La traduction de Michel Garneau sonnait faux en 2011 et la distribution était d’une inégalité renversante. L’interprète de Prospero oubliait son texte, d’autres le débitaient de manière mécanique. C’était à ce point risible qu’on se demandait comment Robert Lepage avait pu ne pas voir ça… Vers la fin, une structure évoquant la voilure d’un navire s’est littéralement effondrée sur scène. Comme pour enfoncer le clou de ce désolant naufrage. Dans le genre raté, le retour de Jean Leloup au Colisée de Québec en 2009 a aussi été un sommet : il a passé une partie de la soirée à couper les ailes de son groupe (notamment à son guitariste Steve Hill, qui n’est pas un deux de pique) et à s’en prendre à son public. « Payer pour voir un clown has been nous insulter, là c’est insultant », a écrit une personne présente au spectacle sur le site LeCastel.org, au lendemain du spectacle. « Chapeau aux musiciens d’être restés à se faire insulter. » Rien à ajouter.

Chantal Guy

PHOTO FOURNIE PAR DISNEY

« Comédie des erreurs », avait titré La Presse pour qualifier la comédie musicale de Disney le soir de première.

On m’a demandé de couvrir le spectacle musical Beauty & The Beast, inspiré du film de Disney, à la Place des Arts, et comme ce n’est pas vraiment ma tasse de thé, j’avais invité avec moi une amie qui raffole de ce genre. Je m’attendais à quelque chose d’assez convenu, mais de professionnel. Or, dès le départ, on a compris que quelque chose ne fonctionnait pas. Problèmes de micro et de son, des décors que les techniciens n’arrivaient pas à déplacer à temps, des toiles et des rideaux qui descendaient à n’importe quel moment, même pendant la scène la plus poignante, la mort de la Bête, qui a suscité l’hilarité, parce que le rideau n’arrêtait pas de monter et de descendre dans la figure du comédien ! Pour tout dire, mon amie et moi pleurions de rire. Le public, exaspéré par ces erreurs au début, a fini par avoir de la compassion pour les interprètes qui se donnaient malgré la catastrophe et leur a offert une ovation. Quant à moi, ma critique s’est transformée en texte de nouvelle, à la une du journal, lorsque l’attachée de presse, en entrevue, m’a raconté, avec un fou rire impossible à contrôler, que les décors arrivés à la dernière minute avaient un défaut de fabrication (ils étaient trop lourds à déplacer), que les micros avaient lâché 10 minutes avant la représentation et que le technicien à la console avait été congédié parce qu’il n’était pas dans son état normal et probablement sous l’effet de substances… La production avait reçu environ 200 plaintes sur 1300 spectateurs. J’imagine que les autres ont tellement ri que ça en valait le coût.

Luc Boulanger

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Michel Courtemanche devant le Hangar 16, là où sa carrière a abruptement pris fin en 1997

En 1997, Michel Courtemanche était au sommet de sa gloire tant au Québec qu’en France. Dans le cadre du festival Juste pour rire, l’humoriste présentait un solo de trois heures d’impro, une formule que le comédien voulait plus intime, expérimentale, que celle de ses célèbres one man shows qu’il faisait en tournée. Or, dès le début de sa prestation au Hangar 16 du Vieux-Port, on le sentait fébrile, déconcentré, paniqué… En sueur, il exprimait son angoisse à voix haute aux 300 spectateurs, dont une douzaine de critiques. Le public l’encourageait à poursuivre, mais le mal était fait. Au bout de 40 interminables minutes, Courtemanche s’est excusé en se disant « totalement incapable de faire le spectacle ». Puis, il a quitté la scène pour ne plus jamais y revenir ce soir-là… ni les autres soirs. Quelques années plus tard, l’artiste qualifiera lui-même l’épisode de « suicide professionnel ». Une impression qu’on avait eue ce 17 juillet 1997, en le voyant se briser en petits morceaux devant nous. Et cette image troublante d’un homme vulnérable, très fragile mentalement, qu’on avait envoyé dans la fosse aux lions, ne s’est jamais effacée de ma mémoire.