Émile Bilodeau a chanté J’en ai plein mon cass, jeudi matin, au Palais des congrès. Appelé en renfort par le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal afin d’encourager les moins de 25 ans à se faire vacciner, le chanteur s’est présenté, guitare à la main, pour égayer la file d’attente de ses chansons vitaminées. Une tâche ingrate pour un artiste qui s’adresse à un public fuyant, filant vers l’avant. Même si c’est l’objectif.

Marc Cassivi
Marc Cassivi La Presse

Une heure plus tard à Québec, mon collègue Hugo Pilon-Larose a demandé au premier ministre François Legault comment il comptait promouvoir sa réforme de la loi 101 auprès des plus jeunes. « Est-ce que vous pensez faire entre autres comme ce matin pour les vaccins à Montréal : faire appel à Émile Bilodeau pour leur parler de votre réforme ? Comment est-ce que vous voulez les charmer ? », a demandé Hugo.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Le chanteur Émile Bilodeau est venu chanter quelques chansons au Palais des congrès jeudi.

« Peut-être prendre quelqu’un qui appuie la loi 21, hein, pour commencer ? », a répondu François Legault en souriant. Il blaguait, manifestement, mais son message est passé. Et ce message, c’est que l’on préfère au gouvernement les artistes qui s’alignent sur les « valeurs de la CAQ ». Les artistes qui ne défient pas la ligne de parti. On est « ben ouverts à vos commentaires », s’ils ne sont pas contraires à notre pensée. Au Québec, c’est comme ça qu’on vit ! Mais merci d’être venu chanter Tassez-vous de d’là et I Lost My Baby. Gratitude, appréciation, émoji de mains en position de prière.

Ce qu’il y a de pratique avec une blague, c’est qu’on peut y livrer le fond de sa pensée avant de se dédouaner grâce au proverbial « couvert de l’humour ».

Rappeler qu’Émile Bilodeau ne partage pas l’avis de la CAQ sur la loi 21 n’est pas un détail sans conséquence. C’est une flèche que François Legault aurait pu – et aurait dû – s’abstenir de lancer.

Ce n’est, cela dit, rien de nouveau. Le premier ministre n’a fait que confirmer ce que l’on savait déjà : le gouvernement n’a pas digéré qu’Émile Bilodeau se présente au spectacle télévisé de la fête nationale, l’été dernier, en affichant sur un macaron sa dissidence envers le projet de loi sur la laïcité. Une prise de position qui lui a valu d’être accusé d’être « à la solde des islamistes », ainsi que quelques menaces de mort. « Pour les traîtres, 12 balles dans la peau », « Tu vois cette pierre tombale sur ma photo de profil ? C’est toi qui devrais être là, sac à merde », lui a-t-on écrit sur les réseaux sociaux. Édifiant.

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE INSTAGRAM D’ÉMILE BILODEAU

Émile Bilodeau lors de l’enregistrement du spectacle de la Saint-Jean à Trois-Rivières, l’été dernier

J’ai écrit la semaine dernière à propos de la « dépolitisation » de la fête nationale souhaitée par le gouvernement Legault. La goutte qui a fait déborder le vase de la CAQ, à ce sujet, est justement le macaron anti-loi 21 porté le 24 juin par Émile Bilodeau.

LISEZ « Libérez-nous des macarons ! »

La ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, s’est défendue de vouloir limiter la liberté d’expression des artistes. Mais après cette boutade du premier ministre, quel artiste croira qu’il peut impunément critiquer le gouvernement au prochain spectacle de la fête nationale ? Le message est lancé. Je le répète. Même s’il est lancé avec un sourire en coin. Et ce qu’il laisse entrevoir, c’est à tout le moins une apparence de volonté d’ingérence politique dans des choix artistiques qui devraient être apolitiques. De cela, on devrait tous s’inquiéter, pas seulement Émile Bilodeau.

Que François Legault désigne Bilodeau comme un « adversaire » est du reste particulièrement ironique. Le premier ministre ne trouvera nulle part un jeune allié plus sympathique à sa cause linguistique (ni d’artiste plus sympathique tout court). Peu de jeunes chanteurs sont aussi engagés politiquement et socialement qu’Émile Bilodeau. Pour certains combats, d’ailleurs, que plusieurs, dans sa génération, considèrent d’arrière-garde.

Bilodeau est plus indépendantiste que François Legault. Il n’a jamais renié ses convictions. Il est l’exception qui confirme la règle d’une relative indifférence des jeunes Québécois vis-à-vis du nécessaire combat pour la préservation de la langue française.

En revanche, je souhaite bonne chance au premier ministre s’il lui vient l’idée de s’allier un artiste qui s’affiche ouvertement en faveur d’une loi qui viole des droits fondamentaux – ce n’est pas moi qui le dis, mais la Cour supérieure du Québec – et qui a le moindre ascendant sur les jeunes.

Ceux qui reprochent à Émile Bilodeau sa dissidence envers la loi 21 sont davantage à identifier chez les polytraumatisés du clergé – c’est-à-dire peu de Québécois de moins de 55 ans – que chez les jeunes. Ceux-là, de toute manière, ne lui en tiennent pas rigueur, bien au contraire.

De toute façon, en quoi être en défaveur du projet de loi 21 (j’en suis) a à voir avec le fait d’être en faveur d’un renforcement de la loi 101 (j’en suis aussi) ? Émile Bilodeau peut très bien espérer une Charte de la langue française avec plus de mordant (je n’en sais rien, je le présume), et trouver injuste qu’une jeune Québécoise portant le voile dans une école où il donne des ateliers de chanson ne puisse aspirer à une carrière d’enseignante dans une école francophone (je le sais, il l’a écrit sur Facebook).

Émile Bilodeau peut bien rêver d’un Québec inclusif, pluriel, laïque, lié par une langue commune, qui ne discrimine personne sur la base de sa religion. Il est loin d’être le seul, surtout de sa génération. La CAQ a bien plus à gagner à s’associer à Émile Bilodeau que l’inverse. Et pourtant, malgré les boutades, les insultes et les menaces de mort, Bilodeau continue de participer à l’effort collectif.

Son engagement pour la langue française n’est d’ailleurs plus à démontrer. En mars, il dévoilait dans une capsule de l’Office québécois de la langue française (OQLF) le mot gagnant d’un concours de créativité lexicale auquel ont participé 170 écoles de partout au Québec. L’OQLF, un organisme chapeauté par le gouvernement, dont une des missions est d’assurer le respect de la Charte de la langue française…

Le mot qui a gagné ? La « clicophobie », un terme inventé par les élèves de l’école Armand-Corbeil pour signifier la peur d’ouvrir des liens internet. La peur qu’Émile Bilodeau a peut-être lui-même, lorsqu’il ose critiquer le gouvernement. Je lui suggère un autre néologisme qui pourrait lui inspirer une chanson : la « criticophobie ».

VOYEZ la vidéo de la création de la chanson Clicophobie par Émile Bilodeau