Les arts vivants se meurent parce que ses artisans sont malades : les niveaux de détresse psychologique atteignent des sommets, dépressions majeures et pensées suicidaires incluses. Résultat : près d’un artiste sur deux (41 %) songe aujourd’hui à changer de carrière.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

C’est ce qui ressort d’une enquête inédite, rendue publique ce lundi, qu’a obtenue La Presse. Dans une démarche concertée, 20 000 travailleurs de sept associations culturelles et artistiques (d’artistes, de musiciens, d’auteurs, de réalisateurs, etc.) se sont ici réunis pour dresser un portrait commun de l’effet de la pandémie sur l’industrie, en ce qui a trait à la santé psychologique de ses artisans, d’un côté, et à leur situation économique, de l’autre. Et globalement, les résultats sont alarmants. C’est sans équivoque.

Du côté de la santé psychologique, tout d’abord, un sondage réalisé auprès de 2117 membres des différentes associations du 15 décembre 2020 au 31 janvier 2021 révèle que 43,3 % des répondants présentent des symptômes de dépression majeure ; 11,7 % ont même eu des pensées suicidaires durant la dernière année (contre 7 % des Québécois à pareille date, selon différentes études). De manière générale, 63,7 % des artistes montrent des niveaux de détresse psychologique élevés, ou très élevés, score également bien supérieur à la moyenne québécoise (à 17 % « problématique », d’après les chiffres de l’Institut national de santé publique du Québec).

Pour les trois quarts des répondants (72 %), cette détresse est aussi associée directement à la pandémie. Bilan : 41 % des répondants envisagent d’abandonner leur carrière, révèle aussi le document, préparé par la Fédération nationale des communications et de la culture, et habilement baptisé : Pour que les arts demeurent vivants – Rapport sur les effets de la pandémie sur le milieu des arts et de la culture.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Sophie Prégent, présidente de l’Union des artistes

Le secteur des arts vivants est en train de mourir, je ne sais pas comment le dire autrement. Ces gens-là sont en train de se trouver d’autres jobs !

Sophie Prégent, présidente de l’Union des artistes

« Et ça m’inquiète beaucoup », renchérit Luc Fortin, président de la Guilde des musiciens et des musiciennes du Québec, en faisant notamment allusion aux intentions suicidaires. « Il y en a eu, effectivement, ça se jase. Des gens qui avaient des carrières. C’est assez alarmant. […] Il faut vraiment qu’il se passe quelque chose. […] On a besoin de lumière. Pas juste d’une petite lumière, mais d’un gros spotlight. […] Ça fait peur », laisse-t-il tomber.

Pas une surprise

Si la détresse psychologique des membres était à prévoir, la pandémie ayant frappé l’industrie de plein fouet, comme on le sait, ces chiffres permettent néanmoins de dresser un portrait concret (et non seulement impressionniste) de la situation.

David-Alexandre Després n’est pas étonné par ces résultats. Le comédien, qui devait jouer dans le dernier spectacle du Cirque du Soleil à Orlando à pareille date l’an dernier, a fait partager, plus tôt l’automne dernier, son mal-être sur les réseaux sociaux, un message qui en a fait réagir beaucoup.

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

David-Alexandre Després incarnait l’un des clowns vedettes du spectacle Kurios, du Cirque du Soleil.

On doit être une méchante gang à se sentir mal de vivre cette angoisse, cette dépression constante, en sachant que tellement de gens vivent de la détresse en cette période.

David-Alexandre Després

Il songeait même, à l’époque, à retourner aux études pour réorienter sa carrière. Ce qui n’est plus le cas, fort heureusement, ses différents projets reprenant « tranquillement ». « Soixante-trois pour cent de détresse élevée, ça me parle. Il y a des gens que je connaissais de près ou de loin qui ont mis fin à leurs jours », confie-t-il toutefois en entrevue. « J’ai trouvé ça difficile aussi. Heureusement, je suis allé chercher de l’aide professionnelle et amicale. […] Je suis chanceux, ça va bien mentalement. J’ai de bons amis. » N’empêche que le portrait dressé par ce sondage est « intense », ajoute-t-il. « Ça montre à quel point ça n’allait déjà pas bien avant. […] C’est un métier qui est déjà tellement compliqué, complexe, difficile, hors pandémie ! »

Précarité exacerbée

C’est précisément ce que révèle aussi l’enquête : la précarité des artistes a été exacerbée par la pandémie. Entre autres statistiques, on apprend que les secteurs de l’information, de la culture et des loisirs ont perdu quelque 50 000 emplois. Des emplois occupés en majorité par des travailleurs autonomes, sans filet social, souvent sous le seuil du faible revenu. Bref, il y a « urgence d’agir », conclut le rapport, qui y va aussi de nombreuses suggestions, chiffrées à 177 millions de dollars.

En vrac : réformer les lois sur le statut de l’artiste (pour améliorer ses conditions de vie socioéconomiques), revoir le financement de la culture (pour que l’argent public « ruisselle » jusqu’aux créateurs) et prévoir un programme de soutien en santé mentale. « Parce que la culture n’existe que parce qu’il y a des artistes et des créateurs, rappelle Sophie Prégent. Si on veut vraiment reconstruire la culture, c’est avec ça qu’on va le faire. […] Le salut va passer par là. »

Faits saillants du rapport 

Le PIB pour les arts et les spectacles a chuté de 54 %

24,1 % des emplois ont disparu

50 000 personnes ont été touchées

36,57 % des répondants ont cherché du travail hors du secteur culturel pendant la pandémie 

41 % envisagent d’abandonner leur carrière

43,3 % ont des symptômes de dépression majeure

30 % consomment des médicaments (pour l’anxiété, le sommeil ou des antidépresseurs)

11,7 % ont eu des pensées suicidaires 

63,7 % démontrent des niveaux de détresse psychologique élevés ou problématiques

Source : Pour que les arts demeurent vivants – Rapport sur les effets de la pandémie sur le milieu des arts et de la culture : état de situation économique prépandémie et faits saillants de la santé psychologique des artistes (préparé par la Fédération nationale des communications et de la culture)