L’époque où il y avait un mur entre les univers classique et pop est révolue, croit le musicologue Danick Trottier. Dans son ouvrage Le classique fait pop !, il raconte comment cette frontière s’est érigée et plaide pour la diversité, l’ouverture et la curiosité.

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle la « grande musique » : pendant des siècles, la musique dite classique a été placée sur un piédestal, associée à l’intelligence et au raffinement esthétique, des qualités censées rejaillir sur ceux qui disaient l’apprécier. Or, s’il y a de la « grande » musique, c’est qu’il y en a aussi de la « petite ». Qui engloberait, en gros, tout ce qui n’est pas destiné à une salle de concert symphonique.

Ce clivage entre musique pop et musique classique a longtemps été tenu pour acquis. « Avant, on le subissait, on ne le remettait pas en question », souligne le musicologue Danick Trottier. Et c’est précisément ce qu’il fait dans son essai Le classique fait pop !, dans lequel il décortique la construction de ce mur entre les musiques populaire et « savante ».

Ce que j’ai voulu mettre en relief, c’est que beaucoup de barrières sont tombées : économiques, sociales, culturelles, de pouvoir, etc. On est sorti de cette dualité grâce au numérique, mais peut-être aussi parce qu’on est sorti de cette grande histoire de la musique occidentale qui opposait tout ce qui relevait des musiques classique et populaire.

Danick Trottier, musicologue

« Deux catégories fourre-tout, d’ailleurs », précise le professeur au département de musicologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

L’effet Beethoven

Le monde de la musique n’a pas toujours été séparé en deux. Il n’existait pas, à la Renaissance, de frontière entre musiques de cour et musiques populaires, rappelle Danick Trottier. Et si l’étiquette « classique » signifie entre autres qu’une œuvre a passé l’épreuve du temps, elle est porteuse de bien d’autres choses.

La musique joue un rôle fondamental dans le développement de l’identité. S’identifier à une musique, c’est marquer son appartenance à un groupe et parfois son opposition à un autre – comme ces ados qui dénigrent la musique qu’apprécient leurs parents. C’est un peu le même genre de logique qui a participé au clivage entre pop et classique.

Danick Trottier situe le point de bascule à la fin du XVIIIsiècle, époque de bouleversements politiques – la Révolution française, notamment – au cours de laquelle les compositeurs ont commencé à afficher une plus grande indépendance face aux élites qui, longtemps, commandaient ou à tout le moins commanditaient leurs œuvres. Le mouvement amorcé par Haendel, affirmé ensuite par Mozart, profitera surtout à Beethoven.

Il se développera autour de lui l’idée d’une musique « sérieuse ». Écouter de la musique instrumentale devient alors un geste qui nécessite de l’attention et des connaissances. D’où l’idée que si on ne l’apprécie pas, c’est qu’on n’a « rien compris ».

Beethoven n’est pas inaccessible, c’est le discours autour de lui qui va en faire un compositeur soi-disant inaccessible.

Danick Trottier, musicologue

L’avènement de ce discours porté par des « aristocrates du goût » correspond à l’émergence d’institutions qui vont perpétuer le répertoire qu’on dira « classique » : conservatoires, orchestres symphoniques, etc. Et ces institutions imposeront une vision du monde, qui sera dominée par des compositeurs masculins.

Remise en question

Cette conception de l’histoire de la musique est remise en question depuis une quarantaine d’années, constate Danick Trottier. L’œuvre de compositrices jusqu’ici reléguées dans l’ombre est remise en valeur (il songe entre autres à Hélène de Montgeroult), les musiques populaires d’autrefois sont revalorisées par des chefs réputés comme Jordi Savall et un grand nombre d’artistes font le pont entre les univers pop et classique.

Au Québec, Danick Trottier pense notamment à la violoniste Angèle Dubeau, qui a joué Paganini, mais aussi arrangé pour le violon des musiques de jeux vidéo. « [Elle] montre comment aller au-delà des barrières », se réjouit-il. À l’inverse, des musiciens découverts dans l’univers du rock proposent des œuvres pour orchestre : Jonny Greenwood, guitariste de Radiohead, par exemple.

Or, si la frontière entre musiques dites classiques et populaires est plus perméable qu’autrefois, Danick Trottier souligne que le processus de séparation qui a provoqué ce clivage n’est pas disparu pour autant. On est même en train de faire la même « erreur » avec le rock, en portant aux nues celui des années 1960 et 1970. « Ce qui m’inquiète, c’est le poids qu’on accorde à ces musiques-là au détriment d’autres décennies et du moment présent », dit-il.

Ce genre de clivage est toujours réducteur. Et il favorise toujours le même groupe de créateurs : les hommes blancs. On n’a pas tellement entendu parler de Janis Joplin l’automne dernier, remarque le musicologue, alors que le 50e anniversaire de sa mort aurait pu être l’occasion de souligner sa contribution au rock.

Les étiquettes en musique sont un mal nécessaire : utiles pour situer, efficaces pour exclure. Il est en effet facile de se sentir largué en lisant des termes comme « trap », « chillwave », « dubstep », « dub » ou « two steps ». « On peut aussi parler de la musique avec d’autres mots, croit le musicologue, avec ce qu’on a ressenti et ce qu’on pense qu’elle évoque. » Avant tout, à une époque où la discothèque de la planète entière se trouve sur l’internet, il faut aussi s’ouvrir les oreilles et en écouter.

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Le classique fait pop !, de Danick Trottier

Le classique fait pop !
Danick Trottier
XYZ
264 pages