Remonter le fil de ses souvenirs – et des photos sur son iPhone – est un exercice émotif en 2020. On arrive inévitablement à ce point de fracture du mois de mars qui a séparé l’avant de l’après. Ce n’est pas sans un pincement au cœur que je pense aux derniers spectacles que j’ai vus en « présentiel ». Une soirée de poésie à la Vitrola, boulevard Saint-Laurent. Une performance de jazz dans un petit bar de La Nouvelle-Orléans. Le show d’humour de Sugar Sammy dans une salle de New York, près de Times Square. La pièce L’Assemblée à L’Espace Go. Et ces films dans l’obscurité des salles de cinéma…

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Des mois plus tard, j’ai juste envie de chanter J’ai le blues de vous, de Marie Carmen (qui a récemment fait l’objet d’une super série balado de Stéphane Leclerc, Pourquoi Marie ?

L’année culturelle 2020 est une longue liste de rendez-vous manqués au sommet de laquelle je vis le deuil de ne pas avoir vu le Dune de Denis Villeneuve, que j’attendais comme une prophétie cinématographique, pour ne pas dire comme le Messie (ou le Kwisatz Haderach). Montréal sans tous ces shows qui déversent dans ses rues des spectateurs ravis, ce n’était plus Montréal.

On n’a jamais eu autant besoin de la culture pour éviter que chaque jour ne ressemble au jour de la marmotte alors que le secteur culturel traverse la crise la plus grave qu’on a vue de mémoire.

J’avoue que lorsque ça a éclaté, j’ai passé un mois à ne me gaver que des actualités, incapable de me concentrer sur un livre, un film ou un album. Ce qui m’a fait sortir de ce cercle infernal ? La série Tiger King sur Netflix. Seule une histoire de propriétaires de zoos fous et véreux, dont les rebondissements obligent à regarder le tout en rafale, a brisé ma monomanie. Mais comme l’a écrit Queneau : « Il n’y a pas que la rigolade, il y a aussi l’art. » Le premier livre que j’ai pu lire d’un bout à l’autre sans aller regarder les alertes médias ? Un classique de 1912 : La mort à Venise, de Thomas Mann. Accompagner le vieillissant Aschenbach qui suit le jeune Tadzio dans le labyrinthe de Venise pleine de miasmes, en sachant que les autorités cachent la menace du choléra qui rôde, faisait étrangement écho à l’atmosphère inquiétante que nous vivions, de même qu’à une quête de beauté dans la tourmente.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Daphné B.

Après ça, la concentration est presque revenue à la normale dans un monde anormal. J’ai soigné un temps mon obsession de l’épidémie avec des essais et des documentaires sur la grippe espagnole, et la lecture de Wuhan, Ville Close, le journal de confinement de l’écrivaine Fang Fang au cœur de la ville où tout a commencé, m’a fait comprendre qu’on prenait le virus beaucoup trop à la légère. D’ailleurs, pendant qu’on lutte avec une deuxième vague affolante, ça va plutôt bien à Wuhan.

Plus que tout autre chose, c’est la lecture qui a meublé mes heures, parce que ça donnait un répit des écrans, ce qui a retardé pas mal mon calendrier cinéma et télé. Il n’était pas rare que j’éteigne tout assez tôt pour aller au lit avec un livre, mon plus vieux truc pour me protéger du mal en général. Dans ce que j’ai lu de meilleur des nouveautés de 2020 (certains titres sont sortis avant le confinement) : Ténèbre, de Paul Kawczack, La morte, de Mathieu Arsenault, Chasse à l’homme, de Sophie Létourneau, Le consentement, de Vanessa Springora, Quand il fait triste Bertha chante, de Rodney Saint-Éloi, Rougarou, de Cherie Dimaline, L’absente de tous bouquets, de Catherine Mavrikakis, L’exil vaut le voyage, de Dany Laferrière, Le lièvre d’Amérique, de Mireille Gagné, Méduse, de Martine Desjardins, et l’essai L’âge du capitalisme de surveillance, de Shoshana Zuboff. Au sommet de la pile trône l’essai hybride Maquillée, de Daphné B., une vision poétique et hors du commun de notre époque, qui utilise comme prétexte la passion du maquillage de son autrice.

Mais quand j’ai perdu du temps sur les réseaux sociaux, je suis tombée sur deux héros infatigables : l’humoriste Arnaud Soly, qui m’a fait pleurer de rire, et Damien Robitaille, en train de devenir une vedette virale planétaire avec ses reprises d’homme-orchestre de grands succès.

PHOTO FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Tournage de La déesse des mouches à feu

Côté cinéma, j’ai eu la chance de voir La déesse des mouches à feu, d’Anaïs Barbeau-Lavalette, d’après le roman de Geneviève Pettersen, avant la fermeture des cinémas. Ne ratez pas son éventuelle resortie, car la réalisatrice a su saisir quelque chose de profondément bouleversant de la dérive adolescente. Le documentaire Je m’appelle humain, de Kim O’Bomsawin, sur le parcours inspirant de la poétesse Joséphine Bacon, est de ces films qui, justement, nous réconcilient avec le genre humain, tellement Joséphine est un être lumineux. Un autre documentaire ne m’a procuré que du plaisir : Jukebox, d’Éric Ruel et Guylaine Maroist, sur l’incroyable producteur de hits québécois des années 1960, Denis Pantis. Enfin, je pense que je ne me suis pas tout à fait remise de la puissance et de la beauté de Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma.

À la télé, j’ai vu deux fois plutôt qu’une (parce que ces séries ont d’abord été offertes sur Tou.tv), Fragile, de Serge Boucher, et C’est comme ça que je t’aime, de François Létourneau. Vraiment dans ce qui se fait de mieux chez nous en fiction télévisuelle. Et mon amour indéfectible du fantastique, de l’horreur et de l’étrange m’a menée vers le délirant Lovecraft Country, l’inquiétante dystopie The Plot Against America et un énorme coup de foudre : His House (VF : Sa maison), premier film de Remi Weekes, dans lequel deux réfugiés sud-soudanais en Angleterre doivent affronter leurs nombreux fantômes dans une maison prêtée par l’État.

PHOTO FOURNIE PAR BIANCA LECOMPTE

L’artiste Backxwash

Enfin, en musique, si j’ai été récemment bercée par l’album Les cœurs du mal, d’Adelaïb (alias Adib Alkhalidey que je n’avais vraiment pas vu venir ainsi), et nourrie par les Grignotines de luxe de FouKi ; ma grande découverte de 2020 est Backxwash, prix Polaris pour God has nothing to do with this, leave him out of it. Après ça, j’ai visité tous les albums de cette artiste trans, originaire de Zambie, qui vit à Montréal, et qui mélange le hip-hop, le heavy métal dans la sorcellerie (ce qui a tout pour me plaire). Je dois admettre que chaque fois que le courage est venu à me manquer – et c’est arrivé souvent en 2020 – j’écoutais Backxwash en boucle.

Du courage et du ravissement, voilà ce que les artistes nous ont donné en 2020. On ne peut que les remercier d’avoir été nos bouées de sauvetage dans la tempête. Il ne faut pas les laisser tomber, car comme m’a dit un ami un jour : « Quand tout tombe, il reste la culture. »