J’ai déjà écrit que mon premier contact avec l’existence de l’esclavage a été la minisérie Roots (Racines, en français). Gros succès dans les années 1970 au Québec, tout le monde regardait ça, dont mes parents. J’avais 5 ou 6 ans, et j’ai été horrifiée par les traitements infligés à Kunta Kinté, capturé en Afrique pour être amené de force en Amérique comme esclave. Comme il n’y avait pas de Noir à la télé québécoise ni à mon école, j’en ai tout de suite déduit que c’était à cause de la couleur de sa peau qu’on lui faisait du mal, sans trop savoir pourquoi.

Chantal Guy
Chantal Guy La Presse

Pas très longtemps après, il y a eu un premier enfant noir à ma maternelle. Émue par ce que j’avais vu à la télé, je suis allée le voir à la récréation, où il était seul dans son coin, pour lui proposer de jouer avec moi. À Roots. S’il avait été autochtone, on devine à quoi je l’aurais invité. On regardait aussi La petite maison dans la prairie.

Comme j’étais blanche et lui noir, je devais jouer la méchante et lui le gentil. Il était mon prisonnier. Il se tenait immobile, le dos collé au mur, les bras en croix, sans protester. Quand m’a mère a vu ça, elle m’a attrapée par un bras.

« Qu’est-ce que tu fais là ?!?

— On joue à Roots.

 Non, toi tu joues, pas lui ! Cet enfant-là a le droit de jouer comme tout le monde ! »

À la maison, ma mère m’a expliqué quelques trucs, je n’ai plus proposé ce « jeu » à mon premier ami noir.

PHOTO TIRÉE DU SITE IMDB

Maya Angelou et Cicely Tyson dans la minisérie Roots

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Je me pose encore la question aujourd’hui : si je n’avais pas vu Roots, qu’aurais-je proposé à mon nouvel ami ? Sûrement de vrais jeux d’enfants. Ce que je veux dire est que même avec de bonnes intentions, on peut blesser, et perpétuer des stéréotypes. Et ce n’est pas parce qu’on a un ami noir qui ne proteste pas qu’on a raison. Si cette minisérie a pu faire œuvre d’éducation auprès d’un public blanc adulte, une enfant de 5 ans comme je l’étais n’a pu que reproduire ce qu’elle a vu, en toute naïveté. Et même chez les adultes, j’ai des doutes.

Bien des Noirs au Québec se sont fait traiter, à la blague ou méchamment, de Kunta Kinté après la minisérie Roots. Enlevez le mot, ils vont en trouver d’autres, c’est ce que persistait à dire Pierre Foglia dans ses chroniques. Le mal est plus profond.

Dernièrement, Disney a ajouté des avertissements à certains de ses classiques animés qui contiennent des clichés racistes. Avant, j’aurais déchiré ma chemise en criant « mais où s’en va-t-on avec cette génération de faiblards ?!! ». Maintenant, je suis d’accord. C’est important de contextualiser certaines œuvres au fil du temps. Tant qu’on ne les interdit pas ni ne les censure — ce serait comme enlever les preuves des outrages du passé.

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Ça fait des années que je le pense : le point de fracture au Québec est et demeure celui entre les anglos et les francos. Les Blokes contre les Frogs. Les discussions sensibles et importantes finissent toujours dans le dalot de cette tension, chacun reste campé sur ses positions. On ne supporte pas de se faire faire la morale par ceux-là mêmes qui nous ont dominés. Ce qui devrait nous faire allumer sur la réaction des personnes racisées quand ces débats se déroulent trop entre Blancs. Ça me fait penser au blackface, qu’on a fini par abandonner avec beaucoup de retard. À la polémique de la pièce SLĀV, où l’on s’est braqué parce que les militants parlaient trop en anglais. Quand même, c’est fou à quel point le cas de Joyce Echaquan a été tassé de l’actualité pour qu’on se garroche sur le N-word, alors qu’on persiste à refuser l’expression racisme systémique.

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Un des angles morts sur l’affaire de l’Université d’Ottawa, qui m’est apparu quand je me suis disputée avec mon ami Étienne, un woke blanc fatigant que j’aime, est la dimension linguistique. La prof n’a pas dit le mot en français, qui est plus accepté dans le cadre universitaire francophone lorsqu’on le cite entre guillemets ou dans les œuvres — on ne sait pas pour combien de temps. Elle a dit le N-word, en anglais, pas celui qui finit par a mais par r, et la norme dans le monde anglo-saxon est qu’il est inadmissible de le dire, insiste Étienne. Qu’on soit d’accord ou pas. Ce que beaucoup de francophones ne savent pas. Elle tentait d’expliquer à des étudiants la réappropriation d’une insulte par un groupe ostracisé, en faisant un parallèle entre le mot queer (intégré maintenant dans le sigle LGBTQ) et le N-word qu’on entend sans arrêt dans d’excellentes pièces de hip-hop.

Ce qui n’excuse en rien l’intimidation violente dont la prof a été l’objet. Comme il ne sert à rien de jeter dans le même panier tous les militants parce que certains agissent en petits Robespierre pour qui terreur et vertu doivent aller ensemble.

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Je ne vais pas militer pour le droit de dire le N-word. C’est un mot qui n’est pas entré dans mon vocabulaire justement parce qu’il était en anglais. En français, ce mot, je l’ai d’abord entendu comme insulte, avant de le retrouver autrement dans la chanson Voir un ami pleurer de Jacques Brel et dans les livres. Foglia osait l’utiliser pour nous dire que c’était aussi un mot de littérature, il a été le coup de génie du jeune Laferrière, mais c’était un mot pour moi un peu vieux, qui s’en allait tranquillement comme le mot « inverti » quand on parlait des gais, que plus personne ne dit, sauf une grand-mère centenaire quelque part.

En français, le mot n’a pas la même charge explosive que celle du N-word, mais il en a une quand même, étant à la fois un mot de poésie et une insulte qu’on peut balancer à la figure des Noirs. Le N-word appartient à la jeunesse noire, au rap, aux militants, il a gagné en puissance symbolique, il est au cœur des débats, bien plus que le mot en français. Il semble paradoxalement plus vivant du fait même de son interdiction.

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Certains s’en souviendront, il y a eu une vive polémique en 2002 lors de la sortie du film de Robert Morin intitulé Le Nèg’. Le malaise provenait précisément du titre et de l’affiche, qui montrait une de ces petites statues caricaturales d’un Noir en train de pêcher, que beaucoup de Blancs aimaient installer sur leurs pelouses autrefois. À l’époque, l’organisme Jeunesse noire en action était monté au front contre cette affiche, pas contre le film. Et on avait bien sûr crié au politiquement correct. Les gens ne comprenaient pas la colère, puisque le film de Morin était une énorme charge contre le racisme ordinaire et la bêtise. Un jeune Noir s’y fait prendre à partie et tuer par une bande de Québécois francophones particulièrement tarés. Pourquoi ? Parce qu’il a détruit la sculpture du Noir sur la pelouse d’une madame.

Je me souviens de ce malaise, car l’affiche du film était partout, même dans le métro. Le mot, tronqué de ses deux dernières lettres, soulignait précisément l’insulte telle qu’on la formule au Québec. Ce qui est fascinant est que le mot se dit tel quel en Haïti en créole, et a une tout autre signification, comme l’a expliqué Laferrière. Dans la première République noire du monde, le peuple se l’est complètement approprié. Nèg signifie simplement un homme. Quand même, je n’ose le dire quand je suis en Haïti. Parce que je suis québécoise, je pense.

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Parlant de destruction de sculpture, je pense à cette vague de déboulonnage de statues. Je dirais qu’elles sont faites pour ça, c’est bien la raison pour laquelle personne ne devrait en désirer une. On les installe pour rassasier les ego, illustrer dans l’espace public le pouvoir d’un État ou d’un dictateur, elles servent de perchoir aux pigeons, et elles finissent par confirmer des révolutions quand on les décapite.

Hier, c’était les militants nationalistes québécois qui voulaient abattre la statue de John A. Macdonald — aujourd’hui ce sont les militants antiracistes. J’y vois parfois une espèce de dialogue souterrain inconscient qui devrait remonter à la surface.

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Je me demande comment cette polémique est perçue par le monde qu’on n’entend pas. Par Roger dans sa ferme ou Adriana, l’ange gardien sans statut, qui revient fatiguée du CHSLD, ou encore Fatima, grand-mère voilée qui fait son épicerie chez Adonis. C’est d’abord une querelle d’universitaires et de militants qui maîtrisent un jargon de plus en plus pointu pour le commun des mortels, querelle qui déborde dans les médias, puis sur les réseaux sociaux où on est en train de s’étriper virtuellement pour un mot, en mélangeant à peu près tout.

On peut et on doit en parler, mais ce mot est vraiment une grenade. Arrêtons donc de penser que c’est juste un fruit.