Yannick Nézet-Séguin ne chôme pas malgré la pandémie. Dimanche, 22 h 55, à ICI Radio-Canada Télé, l’Orchestre Métropolitain présente la Symphonie no 6, dite Pastorale, de Beethoven, enregistrée au cours de l’été sur le mont Royal. Mardi à 20 h, l’OM sera en concert en direct sur l’espace Yoop. Si le Metropolitan Opera de New York a récemment annulé sa saison, l’orchestre de Philadelphie, dont le maestro Nézet-Séguin est aussi le directeur artistique, a été nommé cette semaine l’orchestre de l’année aux Gramophone Classical Music Awards, les « Oscars de la musique classique ». Entretien avec un ardent défenseur de la culture.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Marc Cassivi : Il y a un peu plus d’un an, tu t’engageais à vie avec l’Orchestre Métropolitain (OM). Mais depuis six mois, tu as dû remanier deux fois le programme de la saison 2020-2021, annoncé avant le début de la pandémie en mars. Comment tiens-tu le cap ?

Yannick Nézet-Séguin : La plus grande qualité d’un artiste, c’est de savoir s’adapter. Mes parents me disaient ça quand j’étais tout petit, et ma professeure de piano aussi. Elle est d’ailleurs décédée au mois d’août [pas de la COVID-19]. Je lui dois énormément. Elle m’a enseigné de 13 à 22 ans. C’est dans la nature de l’OM de s’adapter à toutes sortes de circonstances, parce qu’on peut jouer dans un sous-sol comme à Carnegie Hall. Dans la crise mondiale actuelle, ça m’a épaté comment les artistes se sont adaptés à la situation. Même si on en a aussi entendu beaucoup, dès le début de la pandémie, dire : « Je vais attendre que ça revienne comme avant, parce que je ne vois pas comment on peut faire autrement. » Je ne suis pas d’accord avec ça, même si je reconnais qu’à un moment donné, il y a une limite à ce qu’on peut faire. Si on m’avait dit il y a un an ce à quoi j’aurais affaire, je serais tombé en bas de ma chaise…

M. C. : Disons que les conditions ne sont pas toujours optimales…

Y. N.-S. : Juste le fait de jouer distancié… C’est un détail, mais avant la pandémie, j’étais un farouche défenseur de jouer le plus proche possible les uns des autres dans un orchestre. Je trouvais que les musiciens étaient trop éloignés sur scène. On est obligés de l’être en ce moment et j’aurais presque le goût de dire que l’essayer, c’est l’adopter. Peut-être pas à deux mètres, n’exagérons rien ! Dans chaque situation, il y a moyen de trouver une lueur d’espoir. Je trouve que c’est vraiment notre rôle, comme artistes, à ce moment-ci, d’essayer de rejoindre les gens, de quelque façon que ce soit. Si ça veut dire de détruire notre programmation et de la rebâtir, c’est sûr que c’est fatigant, mais entre ça et se réduire au silence, j’ai vite choisi.

Je m’en serais voulu, quand la pandémie sera terminée, d’être resté les bras croisés en attendant. En attendant quoi ?

Yannick Nézet-Séguin

M. C. : Tu me sembles être quelqu’un d’optimiste. J’imagine qu’il doit aussi y avoir des moments de découragement ou de frustration ? Ou est-ce que Yannick Nézet-Séguin voit toujours le verre à moitié plein ?

Y. N.-S. : (Rires) Oui, je suis un optimiste et je vois le verre à moitié plein ! Mais… Je n’irais pas jusqu’à parler de découragement, mais il y a eu beaucoup ce sentiment, non pas de travailler dans le vide, mais de donner sans compter et de ne pas toujours en recevoir autant. Je fonctionne beaucoup avec cette énergie-là. On le dit souvent, je suis l’un des chefs les plus occupés de la planète en temps normal. Je dirige à New York l’après-midi, à Philadelphie le soir et à Montréal le lendemain. On m’a souvent demandé comment je faisais. Je me donne avec beaucoup d’énergie, mais les musiciens m’en redonnent autant et le public aussi. Mais lorsque j’ai l’impression de donner de l’énergie et de ne pas en recevoir en retour, c’est sûr que je me fatigue plus vite.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Yannick Nézet-Séguin

M. C. : C’est ce qui se passe en ce moment ?

Y. N.-S. : C’est ce qui se passe un peu en ce moment. Je ne parle pas des musiciens de l’OM, pour qui j’ai une admiration sans bornes. Ils me redonnent l’énergie que je déploie. Mais parfois, je trouve que ça manque de résonance… je ne dirais pas au niveau politique, mais dans la société en général. Je ne blâme personne. Chacun fait ce qu’il peut. Mais je trouve que les artistes donnent beaucoup et qu’il faut continuer de respecter le fait que sans nous, sans les livres, sans les films, sans les séries télé, sans la musique, sans les moyens qu’on donne aux artistes pour faire de l’art, le confinement aurait été encore bien pire pour bien des gens. De tout temps, en période de crise, les artistes ont été là pour nous aider, non seulement sur le moment, mais par la suite, à traverser les épreuves, à nous rattacher à nos idéaux et à nos valeurs. C’est primordial de continuer de le faire.

M. C. : L’apport des artistes est souvent sous-estimé…

Y. N.-S. : On arrive au moment le plus difficile de la pandémie. La solidarité du début était belle à voir, même si ce qu’on vivait était insécurisant. Le monde entier était sur pause et pendant quelques semaines, chacun avait à cœur de faire la bonne chose. C’était prévisible qu’il y aurait un ressac, avec des concours de qui peut le plus profiter de la situation. Ça revient à beaucoup d’égoïsme et d’égocentrisme. Je trouve ça difficile. Le reconfinement des arts est dur à avaler. S’il y a un milieu qui a fait attention – et les gens de la Santé publique peuvent en témoigner –, c’est celui des arts. On a respecté toutes les règles pour faire en sorte de ne pas être la cause de la prolifération du virus. On a beaucoup investi d’énergie et d’argent. J’ai l’impression qu’on a été fermés un peu symboliquement. À l’OM, on continue. On n’arrêtera pas. On sera à Radio-Canada dimanche, sur l’espace Yoop mardi. Mais à un moment donné, sans public, c’est une illusion de croire que ça pourra continuer longtemps comme ça.

M. C. : Toi qui as travaillé partout dans le monde, quand tu constates le décalage dans les mesures vis-à-vis des salles de spectacle – aux États-Unis, on a presque tout fermé, ici aussi sauf pendant un mois, alors qu’en Europe, presque tout reste ouvert –, te dis-tu qu’il y a là un témoignage de l’importance variable que l’on accorde à la culture ?

Y. N.-S. : Absolument. J’ai trouvé fascinant d’observer comment, dans un monde qu’on dit global, où normalement on devrait aplanir les différences, la réaction était aussi contrastée. Je regarde tous les ensembles avec lesquels je travaille et je le constate. Aux États-Unis, étant donné qu’il n’y a aucun filet social venant du gouvernement pour les arts, on a tout fermé ou presque. Ce n’est pas que les arts ne sont pas importants. C’est même assez impressionnant de voir à quel point il y a des donateurs majeurs, qui peuvent donner une centaine de millions à des institutions culturelles comme le Met. C’est quand même formidable. Mais ils ne peuvent pas donner une autre centaine de millions pour que le Met rouvre !

M. C. : La tradition de mécénat anglo-saxon a ses limites…

Y. N.-S. : C’est là que le gouvernement aurait dû intervenir et ne l’a pas fait. Ajoute à ça les élections et les querelles sur le plan de relance… C’est terrible. En Europe, au début, il y avait à mon avis presque un déni de l’importance de la pandémie. Il y a là-bas une rébellion contre toute potentielle atteinte à la liberté. On a ce débat ici, mais il est encore plus fort en Europe. Les orchestres sont peut-être revenus trop tôt, sans trop de mesures de distanciation. Mais ça démontre un réel engagement du gouvernement – notamment en Allemagne, en France et aux Pays-Bas – à faire en sorte que les concerts puissent avoir lieu. Et l’importance que l’on accorde aux arts. Ici au Québec, comme d’habitude, on est entre les deux. On a un côté prudent, nord-américain, face à la pandémie. Mais on a aussi un côté européen quand on se compare au reste du Canada, où les orchestres n’ont pas du tout joué devant public. Ce que j’ai trouvé dommage avec le reconfinement, c’est de ne pas savoir de quel côté on se branche. Est-ce que ça veut dire que la culture n’est pas essentielle ? J’ose croire que ce n’est pas le message qu’on nous envoie. Ce n’est pas ce que le premier ministre nous dit et je le crois.

Sauf qu’à un moment donné, il faudra voir la culture non pas comme un rassemblement ni un divertissement, mais comme quelque chose dont les gens ont besoin pour se ressourcer et passer au travers de cette crise.

Yannick Nézet-Séguin

M. C. : Il n’y a rien comme une salle de spectacle pour ressentir la catharsis…

Y. N.-S. : Absolument ! Je crois beaucoup à l’enregistrement et au virtuel. Je trouve que c’est une extension de ce qu’on fait. Mais le cœur de ce qu’on fait, c’est justement ce contact avec le public. Cette communion n’existe plus beaucoup dans notre société. Se réunir pour vivre des émotions fortes, différentes, tout en étant au même diapason, il n’y a rien de plus inspirant. Cette pandémie nous montre à quel point nous sommes des êtres grégaires. Nous avons besoin de vivre de façon commune une émotion qui nous élève. Cela dit, je suis le premier à être d’accord avec le gouvernement sur le fait qu’il ne faut surtout pas laisser les récalcitrants nous dicter la manière de faire. Honnêtement, pour le milieu culturel, je trouve que notre gouvernement a très bien géré ça jusqu’au reconfinement. Je ne suis pas le genre à me rebeller. Notre rôle, comme orchestre, est de respecter les règles de la Santé publique pour retrouver notre public le plus rapidement possible. Je comprends la décision du gouvernement, mais je l’encourage aussi à nous faire confiance pour faire les choses correctement, dans le respect des règles. Si la culture est aussi importante, faites-nous confiance !