Une fois n’est pas coutume : je suis d’accord avec Vincent Guzzo. Comment expliquer que les centres commerciaux restent ouverts, mais que les salles de spectacle, les cinémas, les théâtres et les musées de Montréal et de Québec seront de nouveau fermés dès jeudi ? En octobre, on pourra s’acheter des casseroles, des cigarettes ou des bijoux, on pourra aller chez IKEA, au DIX30 ou à la messe, mais on ne pourra pas aller voir La déesse des mouches à feu au cinéma.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

C’est d’abord à Anaïs Barbeau-Lavalette que j’ai pensé en entendant le premier ministre Legault annoncer la fermeture des salles de spectacle, cinémas, musées et bibliothèques. La déesse des mouches à feu a été le film le plus populaire le week-end dernier dans les salles de cinéma du Québec. Après six jours, ce très beau film, qui a pris des mois à être réalisé et auquel ont participé des dizaines d’artisans, comédiens et techniciens, sera retiré de l’affiche dans les deux plus importants centres urbains de la province. Mort-né. Mon ado de 16 ans me disait justement qu’il avait l’intention d’aller le voir. Pour une fois qu’un film québécois l’intéresse…

PHOTO FOURNIE PAR LA PRODUCTION

La déesse des mouches à feu

La fermeture des bars était attendue depuis des semaines. Celle des salles à manger des restaurants l’était aussi depuis qu’il était apparu inévitable que certaines régions passeraient « au rouge ». En revanche, que tous les lieux de diffusion de la culture soient fermés pendant au moins un mois a surpris à peu près tout le milieu culturel.

Le premier ministre Legault a insisté lundi sur la nécessité « d’éviter les endroits pour socialiser ». On ne socialise pourtant pas dans une salle de théâtre ou de cinéma, devant un orchestre ou un spectacle de danse, comme on le fait dans un bar. En principe, on n’ouvre pas la bouche. Un théâtre, ce n’est pas un club de danse sociale (encore ouvert, à preuve du contraire) !

Il n’y a plus d’entracte au théâtre depuis la reprise des pièces, la distanciation physique se fait facilement dans une salle de cinéma et il est autrement plus simple de porter un masque en tout temps dans un musée ou une bibliothèque que dans un restaurant. Pourquoi ne pas avoir appliqué des mesures plus restrictives dans ces lieux alors que les régions de Québec et de Montréal étaient « dans le jaune » ou l’orange ? Pourquoi avoir attendu d’être dans le rouge ? Je ne connais pas un cinéphile qui refuserait de porter un masque pendant la durée d’une représentation si cela permettait que son cinéma de quartier reste ouvert.

Le milieu de la culture paie aujourd’hui un lourd prix pour des semaines de laxisme, non seulement de la population (des fêtards et manifestants de tout acabit aux amateurs de théories conspirationnistes pédosataniques ne respectant pas les règles sanitaires), mais aussi du gouvernement Legault qui, avec le flou artistique de ses directives récentes, n’a pas voulu heurter la population et atteindre à sa popularité.

Notre « côté latin » a eu bon dos cet été. Et ce n’est pas en faisant du milieu culturel un bouc émissaire cet automne que le gouvernement risque davantage de se mettre à dos l’opinion publique.

Les artistes, les spectateurs, les lieux de diffusion veulent pourtant collaborer. Ils collaboraient déjà et ils vont collaborer. Même si tous les efforts qu’ils ont déployés depuis des mois afin de s’adapter au contexte actuel ont été anéantis par l’annonce de lundi. Et même si, sauf erreur, aucun cas de contamination n’a été attribué à une salle de spectacle depuis six mois. Probablement parce que les règles sanitaires y étaient respectées à la lettre, de manière on ne peut plus stricte.

L’heure est grave et, je le répète, chacun doit contribuer. Il faut à tout prix que les hôpitaux tiennent le coup et que, dans la mesure du possible, les écoles restent ouvertes. Cela devrait être notre priorité à tous. Aussi, le milieu de la culture a participé et continuera de participer à l’effort de guerre.

Ce que le milieu culturel souhaite, en contrepartie, c’est un minimum de cohérence et de considération. Il n’y aura pas de changement, a annoncé le premier ministre, en ce qui concerne les captations et les tournages (de télévision, les tournages de cinéma étant pratiquement à l’arrêt). Parce que « c’est du travail », a précisé François Legault. Comme si, a contrario, monter ou interpréter une pièce de théâtre n’était pas « du travail »…

On a l’impression, depuis le début de cette pandémie, que l’industrie de la télévision — dont est issue Nathalie Roy — est celle qui préoccupe principalement la ministre de la Culture et des Communications. Parce que la population québécoise peut plus difficilement se passer de ses émissions de télé que de son théâtre ou de son cinéma ? Ce n’est pas un jugement de valeur. C’est un fait. Je fais moi-même de la télé depuis 15 ans et je connais la force du lien qu’entretient le public québécois avec ce médium.

La ministre Roy est-elle allée au front pour défendre le milieu culturel au Conseil des ministres ? Si c’est le cas, ses arguments n’avaient manifestement pas beaucoup de portée.

Chacun doit contribuer, je le répète. Mais l’annonce de lundi est un terrible coup de massue pour une industrie qui souffre depuis des mois et pour quantité d’artistes plongés dans l’incertitude. Plusieurs songent à se recycler dans d’autres domaines ou l’ont déjà fait.

Les arts vivants sont évidemment les plus touchés par la crise. Des musiciens qui devaient partir en tournée, des représentations annulées au dernier moment, il y a six mois et encore cette semaine. C’est une situation crève-cœur pour des festivals comme Juste pour rire, Nuits d’Afrique ou encore le Festival du nouveau cinéma, qui s’étaient démenés, contre vents et marées, pour maintenir leurs activités dans les circonstances.

« Travailler en culture depuis mars, c’est pas mal avoir l’impression d’être dans le mythe de Sisyphe #OnProgrammeEtOnDéprogramme », écrivait lundi sur Twitter le programmateur de spectacles Steve Marcoux, résumant la pensée de plusieurs autres.

Peut-être qu’en temps de pandémie, la culture — à la source de plusieurs dizaines de milliers d’emplois et de plusieurs centaines de millions de dollars en retombées économiques, seulement au Québec — n’est pas un service essentiel. Ça se discute. Ce qui ne se discute pas, en revanche, c’est que la culture n’est pas une industrie comme une autre. Elle définit ce que nous sommes, au-delà des calculs comptables.

Or, le sort réservé à la culture cet automne en dit long sur l’importance que le gouvernement Legault lui accorde. Disons que sa définition de l’exception culturelle est pour le moins particulière. Le milieu culturel ne revendique pas de traitement particulier, en cette période exceptionnelle. Il souhaiterait seulement être considéré à égalité avec le détaillant de tapis ou d’aspirateurs du coin.