Déception et frustration dans le milieu des arts, forcé au reconfinement dans les zones rouges décrétées par le gouvernement lundi. Après s’être péniblement relevés de la première vague, les théâtres, salles de cinéma et musées de la métropole et de la capitale sont de nouveau envoyés au tapis. Quant au festival Juste pour rire, au Festival du nouveau cinéma et à Nuits d’Afrique, ils n’auront lieu qu’en ligne.

Jean Siag Jean Siag
La Presse

Stéphanie Morin Stéphanie Morin
La Presse

André Duchesne André Duchesne
La Presse

L’annonce tant redoutée est tombée à 17 h 30 lundi. Dans les zones rouges, soit le Grand Montréal, certaines zones de la Capitale-Nationale et la région de Chaudière-Appalaches, les théâtres, les salles de spectacle, les cinémas, les musées et les bibliothèques devront fermer dès jeudi pour une période de 28 jours, a annoncé le premier ministre François Legault au cours d’un bref point de presse. L’annonce du gouvernement, qui vise aussi les bars et les restaurants, a pour but de fermer tous les « lieux de socialisation » afin de « stopper la deuxième vague de COVID-19 ».

Le milieu culturel n’a pas tardé à réagir, souvent avec déception et frustration, étant donné qu’il appliquait à la lettre les mesures sanitaires imposées par le gouvernement et qu’aucune éclosion n’avait été rapportée depuis la réouverture graduelle de l’été.

Vincenzo Guzzo, directeur général des cinémas Guzzo, n’a pas caché sa frustration. « On est dans le champ, mais que voulez-vous que je vous dise ? On réagit à la perception et non à la réalité. On pointe les bars du doigt et on ferme restaurants, salles de spectacle et cinémas. Mais les centres commerciaux restent ouverts. »

Le Festival du nouveau cinéma (FNC), qui devait être lancé le 7 octobre, se tiendra, mais uniquement en ligne. Les organisateurs devront faire leur deuil des présentations en salle. « Certains distributeurs nous avaient offert leurs films pour une présentation en salle, mais pas en ligne. On doit donc voir quels seront les ajustements à faire, dit le directeur général Nicolas Girard Deltruc. L’enjeu qu’il nous reste à régler est le ciné-parc au stationnement P11 de l’aéroport Montréal-Trudeau. On veut essayer de le sauver. »

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Le cinéma Beaubien

Même déception du côté de Mario Fortin, qui gère les cinémas Beaubien, du Parc et du Musée. « On a fait tout ce qu’il fallait, et un peu plus, pour avoir des mesures de sécurité exemplaires. On les a ajustées pour les resserrer un peu. Et là, nous sommes pénalisés, même si on a fait tout ce qu’il faut. Je suis déçu pour les clients, mais encore plus pour ma cinquantaine d’employés, pour la majorité des étudiants à temps partiel, poursuit-il. Je ne suis pas certain que plusieurs d’entre eux vont remplir les conditions des 120 heures pour obtenir l’assurance-chômage. »

Les captations et les tournages ne sont pas touchés par les mesures annoncées par le premier ministre.

« On souhaite que le plus d’artistes possible puissent continuer de travailler, a dit François Legault à son point de presse, que ce soit pour une captation ou des tournages, évidemment en respectant les règles sanitaires. Ce qu’on ne veut pas, c’est d’avoir plusieurs personnes dans une salle et prendre le risque qu’après une heure et demie, il y en ait qui aient été contaminées. »

Le premier ministre a toutefois voulu rassurer les propriétaires de salles de spectacle. « On est déjà à travailler une formule pour aider financièrement, pour compenser les pertes des 28 prochains jours, a-t-il dit. On est en train de travailler là-dessus. On est très conscients que ça va être dur pour vous autres, mais on est en train de travailler sur des mesures qu’on va pouvoir annoncer. »

Au cabinet de la ministre de la Culture, Nathalie Roy, on n’était pas encore prêt à discuter de ce plan d’aide lundi soir.

Juste pour rire… malgré tout

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Laurent Paquin coanimera avec Korine Côté l’un des seuls spectacles du festival Juste pour rire qui pourront se tenir devant public, au Théâtre St-Denis ce mardi soir.

Juste pour rire maintient la tenue de son festival, qui doit s’amorcer ce mardi et se poursuivre jusqu’au 10 octobre, mais tous les spectacles seront présentés sans public à partir du 1er octobre. Les spectacles prévus les 29 et 30 septembre se dérouleront comme prévu, au Théâtre St-Denis, devant une salle de 250 personnes.

« Grâce à l’ingéniosité de nos équipes et à leur grande résilience, c’est avec soulagement que nous pouvons maintenir le Festival au calendrier. », indique dans un communiqué Charles Décarie, président-directeur général du Groupe Juste pour rire.

Les détenteurs de billets pour une représentation au Théâtre St-Denis à partir du 1er octobre seront remboursés et ceux qui possèdent des billets en salle à l’espace Yoop pourront les échanger contre un accès numérique.

Consternation en salle

L’Association professionnelle des diffuseurs de spectacles RIDEAU a réagi avec « consternation » aux nouvelles mesures imposées pour les zones rouges. Près d’une centaine de ses membres sont touchés par les mesures.

« C’est un nouveau coup dur pour notre milieu déjà lourdement affecté, a affirmé David Laferrière, président de RIDEAU et directeur général et artistique du Théâtre Gilles-Vigneault. Cette annonce pourrait être fatale pour plusieurs d’entre nous. »

Plus circonspecte, la Place des Arts a simplement indiqué devoir annuler 15 spectacles prévus en octobre. « Nous comprenons cependant que les diffusions numériques pourront être maintenues, nous évaluons les possibilités qui s’offrent à nous et nos partenaires », a indiqué la directrice des communications et du marketing, Joanne Lamoureux.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Dumas

Par ailleurs, le chanteur Dumas, qui devait présenter son spectacle Le cours des jours 10 fois à La Tulipe d’ici le 24 octobre, devra se contenter d’une seule représentation, mercredi.

Le festival Nuits d’Afrique tentera pour sa part d’adapter sa programmation afin qu’elle se retrouve en ligne.

Pour l’Orchestre Métropolitain, qui a offert du contenu en ligne gratuit dès le début de la pandémie avant de proposer du contenu payant, puis de reprendre graduellement ses activités, tout est à recommencer. « Nous sommes tristes d’être privés du contact essentiel avec notre public, alors que nous avons fait la preuve au cours des derniers mois que l’application de mesures sanitaires rigoureuses permet un contexte sain et sécuritaire, a indiqué le PDG de l’orchestre, Jean R. Dupré. Nos concerts seront captés et offerts sur notre site web. »

Les théâtres sur la touche

La Compagnie Duceppe, qui devait présenter la pièce King Dave mercredi soir, a préféré tout annuler.

« L’équipe de King Dave est très émotive, mais pour nous, c’est certain que la pièce sera présentée dès que les activités pourront reprendre, a indiqué le directeur artistique David Laurin. D’ici là, les représentations prévues mardi et mercredi sont annulées. » Le reste de la saison est en suspens.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Anglesh Major devait reprendre le rôle théâtral de King Dave chez Duceppe.

Comme d’autres théâtres, le Théâtre du Nouveau Monde (TNM) lance un appel à l’aide à Québec. La directrice générale Lorraine Pintal estime qu’il faudrait que les mesures d’aide annoncées lundi par le premier ministre soient offertes « dès jeudi matin ! ».

Ça fait plusieurs semaines qu’on parle de compensations pour les pertes de revenus, plusieurs semaines qu’on lève le drapeau rouge, mais les réponses tardent à venir. Il y a une impatience dans le milieu, et je fais partie des impatientes.

Lorraine Pintal, directrice générale du TNM

Philippe Lambert, directeur artistique et général de La Licorne, avoue avoir été surpris par la nouvelle. « Je suis sur le cul, dit-il. Je m’attendais à ce qu’on soit épargnés, ou alors qu’il y ait une progression des mesures : obliger le port du masque tout au long de la pièce, le public était prêt à ça. »

Le Rideau Vert a appris la nouvelle deux heures avant la générale de la pièce Adieu Monsieur Haffmann, qui ne sera finalement présentée que mardi et mercredi. Les autres représentations prévues d’ici le 28 octobre seront déplacées plus tard à l’automne.

Des musées médusés

Enfin, des musées sont aussi médusés par la décision de Québec. La directrice des communications des musées McCord et Stewart, Pascale Grignon, s’est dite « surprise et déçue » que les musées fassent partie de la liste des lieux qui doivent fermer. « À notre connaissance, aucune éclosion au Québec n’a pour source un musée, a-t-elle déclaré. Au musée McCord, l’exposition Christian Dior, lancée la semaine dernière, suscitait déjà un très grand engouement et le premier week-end était complet. »

Les deux musées espèrent « ardemment » être en mesure d’accueillir de nouveau les visiteurs le 29 octobre. D’ici là, ils devront se tourner vers les contenus en ligne.

— Avec la collaboration de Marissa Groguhé, La Presse, et Luc Boulanger, La Presse