En période de pandémie, les gens se tournent vers la radio pour partager leurs inquiétudes, poser des questions ou témoigner de leur nouveau quotidien de confinés. Les tribunes téléphoniques deviennent un service de plus en plus essentiel à mesure que la crise prend de l’ampleur.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

Chaque matin ou presque, Paul Arcand termine son émission avec la question du jour. Depuis le début de la crise, la tribune téléphonique de Puisqu’il faut se lever, sur les ondes du 98,5, dure plus longtemps. Et les appels sont de plus en plus nombreux.

C’est l’augmentation spectaculaire du nombre de courriels qui a d’abord attiré l’attention de l’équipe. « Les gens sont isolés, anxieux, observe l’animateur. J’ai toujours pensé que c’est dans ces cas-là que la radio avait un rôle à jouer. »

Parmi les auditeurs, beaucoup de gens du milieu de la santé qui souhaitent témoigner. « Il y a aussi ceux qui dénoncent leurs voisins ou qui sont adeptes de théories du complot, ajoute-t-il. Mais la grande majorité, ce sont des témoignages et des questions. »

Paul Arcand ne peut s’empêcher de faire un parallèle avec la crise du verglas qu’il a également vécue comme animateur. « On a une responsabilité, il faut être conscient de ce qu’on dit, ce n’est pas le temps de perdre patience, insiste-t-il. Notre ton doit être rassurant. Avec le verglas, il y avait une échéance, mais là, c’est un marathon. »

« Allo, j’écoute… »

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Le chroniqueur de La Presse Patrick Lagacé anime Le Québec maintenant.

La « radio de proximité », c’est un peu la marque de commerce du 98,5 depuis ses débuts. Mais avec la crise liée au coronavirus et l’isolement obligatoire, c’est plus vrai que jamais. Presque toutes les émissions de cette station ont désormais une portion tribune téléphonique. En fin de journée, l’animateur de Le Québec maintenant, le chroniqueur de La Presse Patrick Lagacé, moins habitué à cette formule, a lui aussi ouvert ses lignes à quelques reprises depuis le début de la crise. « Ça s’est fait spontanément », dit-il. 

Les gens ont besoin de parler, de ventiler. Ça fait partie des services essentiels des médias. On pense à les ouvrir pas mal tous les jours maintenant. Et à travers tout ça, on essaie aussi de parler d’histoires positives.

Patrick Lagacé, animateur de Le Québec maintenant

Le week-end, Paul Houde et Thérèse Parisien reçoivent aussi les questions de leurs auditeurs en compagnie d’un invité, dans le cadre d’une émission spéciale diffusée les samedi et dimanche de 7 h à 14 h. Samedi dernier, en compagnie du Dr François Marquis, ils ont tenté de calmer l’anxiété d’une dame âgée stressée par son prochain déménagement. Des témoignages comme ceux-là, on risque d’en entendre de plus en plus souvent.

L’émission de Paul Houde est suivie d’une autre tribune, animée par Jeffrey Subranni et François Gagnon, expert en fiscalité et marchés boursiers. Le chroniqueur du 98,5, qu’on peut également entendre au micro de Patrick Lagacé le vendredi, est renversé par le nombre d’appels et de courriels qu’il reçoit. 

« Les gens ont besoin de se faire rassurer, constate-t-il. Ils veulent aussi se faire expliquer les différents programmes. Il y a beaucoup de gens qui sont à la cenne près. Au Québec, l’information que diffuse le gouvernement est très claire, mais c’est moins le cas au fédéral où les programmes sont plus complexes. Or, les gens manquent de littératie financière. Et ils ont peur de poser des questions à leur banquier. Dans certains cas, on sent la détresse dans leur voix. »

Les enfants aussi ont des questions

Peut-on parler de prémonition ? Quand elle a lancé sa nouvelle émission quotidienne à ICI Radio-Canada Première l’automne dernier, Pénélope McQuade avait eu l’idée d’introduire des tribunes téléphoniques ponctuelles. Aujourd’hui, elle constate à quel point cette idée était pertinente. 

Les gens n’ont jamais autant utilisé le téléphone et FaceTime. Nous, on reçoit beaucoup de messages de gens qui nous disent : on est là, on vous écoute. On sent qu’ils ont besoin de communiquer.

Pénélope McQuade

Lundi prochain, l’animatrice, qui se retrouve désormais seule dans son studio et réalise toutes ses entrevues au téléphone, ouvrira ses lignes aux jeunes auditeurs âgés de 8 à 15 ans, dans le cadre d’une émission qui leur sera entièrement destinée. « On n’est pas une émission d’information, alors on s’est donné une twist service, précise-t-elle. On essaie de se sentir utile, c’est bon pour le moral des troupes. Finalement, à chaque crise, on redécouvre que la radio donne un sens à ce qu’on fait. »

Sa collègue Annie Desrochers, qui anime le 15-18 en fin de journée, a quant à elle ouvert les lignes de son émission à une occasion depuis le début de la crise. Elle n’exclut pas de le refaire. « Ce n’est pas la mission du 15-18, mais on était envahis par les courriels, note-t-elle. On a senti qu’il y avait un besoin. Les appels nous ont beaucoup émus, et on n’est pas fermés à en faire d’autres. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Annie Desrochers anime le 15-18 en fin de journée à ICI Radio-Canada Première.

Comme leurs collègues des autres émissions, Annie Desrochers et son équipe remarquent un plus grand volume de commentaires sur les différentes plateformes numériques. « Un auditeur de 91 ans, isolé dans un CHSLD, nous a dit que nous étions son seul lien avec l’extérieur, raconte-t-elle. On voit qu’en temps de crise, les gens se tournent vers les médias. »

L’ancienne animatrice de 275-ALLO, une tribune radiophonique pour les jeunes qui a quitté l’antenne en 2011, a une pensée toute particulière pour les enfants. « Il y a tout un langage autour de la pandémie, les jeunes ressentent une profonde inquiétude, note l’animatrice, également mère de cinq enfants. L’autre jour, mon plus jeune, qui a 7 ans, m’a lancé : “Il prend des mauvaises décisions, François Legault.” Je lui ai demandé pourquoi il disait ça. Il m’a répondu : “Parce qu’il m’empêche de voir mes grands-parents.” Les enfants ne sont plus en contact avec leurs amis et leurs professeurs, ils ont besoin qu’on leur explique les décisions. »

A-t-elle pensé à ressusciter 275-ALLO ? « Si mes patronnes me donnaient le feu vert, je ferais volontiers une émission spéciale », répond-elle, un sourire dans la voix.

Du réconfort audio

Cet immense besoin de communiquer, on le ressent aussi du côté de la radio musicale commerciale. « On reçoit des textos des auditeurs qui nous racontent leur quotidien avec les enfants à la maison, note Julie St-Pierre, animatrice de Rouge au travail, une émission habituellement écoutée… au travail. 

« C’est spécial, reconnaît l’animatrice, car les gens m’écoutaient au bureau. Là, ils ne travaillent plus. On n’a pas de lignes ouvertes comme tel, mais on enregistre des capsules avec des auditeurs et des auditrices qui témoignent de leur nouveau quotidien, qui nous parlent de leur organisation à la maison, des initiatives dans leur quartier. On fait tirer des petits cadeaux, des jeux de société. On reçoit quand même beaucoup de messages qui nous disent que, dans toute cette crise, la radio demeure leur repère, une des choses qui sont encore normales. »