Doug Saunders, ex-correspondant du Globe and Mail établi à Londres, a fait une soixantaine de vols par année avant de publier son essai Du village à la ville: comment les migrants changent le monde, qui paraît cette semaine en version française chez Boréal. Résultat: un polaroïd des slums, bidonvilles, favelas, banlieues et autres cités où transitent les nouveaux arrivants en provenance des campagnes de la Chine, de l'Inde, du Bangladesh, du Brésil...

Mis à jour le 17 oct. 2012
Sylvie St-Jacques
Sylvie St-Jacques LA PRESSE

Le journaliste globe-trotter a créé l'expression «ville tremplin» pour ces zones en marge des grands centres qui, trop souvent associées à la criminalité, au désastre écologique, à l'intégrisme religieux ou à la pauvreté endémique, sont néanmoins déterminantes pour l'avenir de l'humanité.

Brick Lane à Londres, Parc-Extension à Montréal, Santa Marta près de Rio de Janeiro, Slotevaart à Amsterdam, North Mumbai... Voilà toutes des «villes tremplins» d'où émergent de nouvelles classes moyennes. Qu'ont-elles en commun? «Une ville tremplin est d'abord un endroit où la propriété foncière est beaucoup plus abordable, parce que le quartier est ancien ou démodé», a indiqué Doug Saunders, de passage à Montréal lundi dernier.

Dans l'imaginaire populaire et des films comme La cité de Dieu, L'esquive ou Slumdog Millionnaire, les agglomérations urbaines en marge sont souvent perçues comme des enfers sans issue. Mais dans la réalité, les cités peuvent et doivent être considérées comme des endroits transitoires favorisant la mobilité sociale. C'est ce que Doug Saunders a constaté au fil de ses interviews avec de jeunes Bangladais scolarisés du quartier Tower Hamlets de Londres ou encore en s'invitant chez les Magalhaes, famille de la nouvelle classe moyenne de Jardim Angela, à São Paulo.

«Les ingrédients qui ont contribué au succès d'anciennes villes tremplins comme Côte-des-Neiges sont les suivants: une densité de population élevée, un système de transport efficace, un accès facile aux commerces du quartier et des écoles convenables.»

En revanche, dit-il, la ségrégation des nouveaux arrivants dans des tours d'habitation isolées, l'accès impossible à la citoyenneté et des mesures racistes forment un poison destructeur. «Prenez Mississauga, dans la région de Peel, qui reçoit la plus forte proportion d'immigrants en Amérique. Il est géré par des gens qui refusent de le percevoir comme une ville tremplin. Par conséquent, on y observe de plus en plus de problèmes sociaux.»

Selon Doug Saunders, la meilleure façon de gérer une ville tremplin est de reconnaître son existence et son caractère transitoire. Bon exemple de prise en charge positive: l'ex-président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva, lui-même issu d'une ville tremplin, qui a oeuvré pour la transformation de la favela Santa Marta. Et oui, l'embourgeoisement peut aussi être bénéfique, comme en témoigne l'épanouissement du Lower East Side à New York ou même Harlem, où Bill Clinton a désormais ses bureaux.

Le mythe de la ruralité

Les villes tremplins sont de bordéliques chaos organisés. «Les villes tremplins ne fonctionnent jamais de manière totalement propre et efficace. Il faut accepter qu'il y règne un certain chaos.» La prolifération des bureaux de prêteur sur gages, des bouibouis, des curry houses, des marchands de téléphones cellulaires et des comptoirs de transferts d'argent (à la Western Union) assurent pourtant la survie et la croissance des villes tremplins. Une stratégie gagnante? Miser sur cet exotisme bigarré et inviter les «touristes» à essayer ces restos aux goûts d'ailleurs.

La somme de ces commerces de fortune compose une économie informelle qui contribue non seulement à la survie des migrants, mais aussi à celle des membres de la famille restés derrière, dans les rizières du sud de l'Inde ou les campagnes chinoises.

Décrivant la nostalgie d'une jeune néo-Britannique qui, un soir d'été dans le quartier Tower Hamlets de Londres, partage son rêve de retourner vivre dans une campagne du Bangladesh, Doug Saunders rappelle que le mythe du retour a la vie dure. Or, il croit fermement que le salut des immigrants passe par l'intégration urbaine et non par le retour à la terre.

Pour corroborer cette idée, il dépeint la dure réalité rurale de l'Inde et de l'Afrique contemporaines. Les récits de paysans indiens endettés et affamés, qui mettent fin à leurs jours en avalant des bouteilles d'insecticides, sont d'éloquents exemples qui illustrent la précarité de la condition rurale dans les pays en développement. Voilà qui fera tiquer José Bové, une des figures du mouvement altermondialiste, et d'autres partisans de la ruralité...

«Écoute, j'ai eu l'occasion de discuter de ces questions avec José Bové qui, à mon avis, véhicule une vision romantique de l'agriculture paysanne. La vérité, c'est que la condition des paysans aujourd'hui est très dangereuse. L'Inde, par exemple, perçoit le paysan comme une créature noble. Mais dans les faits, il ne suffit que d'une récolte perdue pour enliser un agriculteur dans l'endettement.»

Un autre mythe - qui est d'ailleurs le sujet de Muslim Tide, nouvel essai de Saunders paru en août dernier - est l'idée que la concentration ethnique des villes tremplins favorise l'intégrisme islamique. «Le conservatisme religieux, en effet, peut être une conséquence de la ségrégation ethnique. Par contre, les terroristes et extrémistes proviennent surtout des quartiers de la classe moyenne ou même de classes aisées.»

Les villes tremplins mènent à tout... à condition que leurs habitants puissent plonger vers une ville meilleure. Tel est le monde dans lequel nous vivons. Et ce n'est pas l'enfer qu'on croit.

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Du village à la ville: comment les migrants changent le monde

Doug Saunders

Éditions du Boréal, 448 pages

Photo: Martin Chamberland, La Presse

Des enfants font leur chemin près d'un secteur touché par un glissement de terrain, dans la favela de Rocinha, au Brésil.