D’un côté de l’arène, briguant le statut de rebelle, Fortnite, le jeu vidéo ultracoloré qui a séduit 350 millions de joueurs depuis 2017. De l’autre, les empires Apple et Google, qui ont banni ce jeu de leur boutique d’applications le 13 août dernier. Et pour corser le tout, l’éditeur de Fortnite, Epic Games, a déposé une poursuite le lendemain accusant les deux géants d’abuser de leur monopole. Quatre mots pour s’y retrouver.

Karim Benessaieh
Karim Benessaieh La Presse

V-Bucks

Cette monnaie virtuelle, qui permet d’acheter des améliorations cosmétiques dans le jeu Fortnite, est au cœur de l’affrontement. Les V-Bucks peuvent être obtenus en jouant, mais la plupart des utilisateurs – 70 % selon un sondage mené en 2018 par LendEDU – vont payer en véritable argent pour en avoir, environ 1 ¢ par V-Buck. Ces achats de V-Bucks représenteraient 83 % du 1,8 milliard US de revenus générés par Fortnite en 2019, selon la firme Edison Trends.

Jusqu’au 13 août dernier, Apple et Google prélevaient 30 % des achats numériques effectués dans le jeu Fortnite sur leur plateforme, iOS et Android. Ce jour-là, Epic Games a annoncé un rabais de 20 % sur le prix des V-Bucks et la possibilité de contourner ce système de ristournes, en payant directement par carte de crédit ou par PayPal. Apple et Google ont banni Fortnite de leur boutique d’applications quelques heures plus tard, expliquant qu’Epic Games avait violé les règlements.

INFOGRAPHIE LA PRESSE

« De tout temps, et on peut reculer jusqu’à iTunes, tout le monde a décrié ces commissions, qu’on trouvait démesurées, rappelle Jean-François Ouellet, professeur agrégé au département d’entrepreneuriat d’innovation de HEC Montréal. En même temps, c’est le nerf de la guerre : si tu veux accéder à mes plateformes, tu dois t’y conformer. Mais c’est la première fois qu’un gros joueur décide d’affronter la machine. »

IMAGE FOURNIE PAR EPIC GAMES

Au-delà du jeu Fortnite, des milliers d’autres applications – et les studios qui les ont conçues – pourraient faire les frais de cette guerre, qui pourrait toucher le moteur de jeux vidéo Unreal Engine.

Résistance

L’éditeur de jeux vidéo établi en Caroline du Nord, qui compte un important studio à Montréal, a réagi en deux temps. Il a diffusé une vidéo pastichant la fameuse publicité « 1984 » d’Apple, avec le mot-clé #FreeFortnite, se présentant comme la résistance face à l’hégémonie du fabricant des iPhone.

Epic Games a également déposé une poursuite en vertu des lois antitrust contre Apple et Google, demandant la réintégration de son jeu. Techniquement, ce bannissement n’empêche pas les joueurs actuels de continuer à fréquenter Fortnite sur iOS et Android. Ils n’ont cependant plus accès aux mises à jour ni aux nouveaux chapitres, et les nouveaux joueurs ne peuvent plus télécharger le jeu. Epic Games a cependant mis en place une voie de contournement qui permet aux utilisateurs Android de télécharger le jeu sans passer par le Google Play Store, comme ils le faisaient entre août 2018 et avril dernier. Cette méthode ne fonctionne pas avec Apple. Évidemment, le jeu demeure disponible sur toutes les autres plateformes.

Collatéral

Au-delà du jeu Fortnite, des milliers d’autres applications – et les studios qui les ont conçues – pourraient faire les frais de cette guerre. C’est qu’Apple a également annoncé un ultimatum qui empêchera Epic Games d’utiliser les outils de développement d’applications à compter du 28 août. Or, fait moins connu pour le commun des mortels, Epic Games a développé depuis 1998 ce qu’on appelle un « moteur de jeu », Unreal Engine, un ensemble de logiciels permettant la création de jeux vidéo. Cette véritable institution pour les développeurs indépendants et les étudiants, qui compte quelque 5 millions d’utilisateurs, est gratuite et soumise à une redevance sur les ventes.

Selon Epic Games, qui a alerté les médias à ce sujet, cet ultimatum pourrait empêcher les développeurs utilisant Unreal Engine de produire des œuvres pour tout appareil Apple. L’ironie de la situation, soulignent des experts, c’est que nombre de jeux offerts sur la plateforme Apple Arcade ont été conçus avec Unreal.

La menace est-elle plausible ? Apple pourrait-elle se permettre de bannir des milliers de développeurs, qui devront se tourner vers la version Windows d’Unreal ? Il s’agit d’une « technique de négociation » d’Apple, estime Jean-François Ouellet, qui démontre toutefois qu’Epic Games a beaucoup plus à perdre dans cet affrontement. « Il fallait du culot de la part d’Epic Games, mais je ne sais pas s’ils ont pensé aux dommages collatéraux. Il était clair qu’Apple – et Google du même coup – n’allait pas lâcher le morceau comme ça. »

IMAGE FOURNIE PAR EPIC GAMES

Jusqu’au 13 août dernier, Apple et Google prélevaient 30 % des achats numériques effectués dans le jeu Fortnite sur leur plateforme respective, iOS et Android.

28 milliards US

Sur des revenus de 260 milliards US en 2019, on estime qu’Apple a perçu quelque 18 milliards grâce à sa ristourne de 30 %. Pour Google, la somme frôlerait les 10 milliards sur des revenus totaux de 160,7 milliards en 2019, selon la firme SensorTower. Impossible d’estimer quelle part de ces sommes provient de Fortnite, dont les revenus de 1,8 milliard en 2019 sont également tirés d’autres plateformes, notamment Xbox, PS4 et Nintendo Switch.

Un fait demeure indéniable : si d’autres développeurs devaient suivre Epic Games dans sa fronde, le mouvement ferait mal aux deux géants. « C’est la composante essentielle de leur modèle d’affaires, la raison pour laquelle les Apple, Google et même Vidéotron se lancent dans le contenu autant que le contenant, explique Jean-François Ouellet. Pour un équipementier, c’est dull : une fois que tu as vendu ton appareil, ton client n’achète plus rien pendant plusieurs années. Ça fait longtemps que tout le monde cherche des modèles de revenus récurrents et stables. »