« Et alors ? »

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

On est jeudi après-midi, voilà une heure que je suis au marché fermier de Saint-Lambert, ouvert hier pour la première fois cette année, et je suis certaine que la femme qui est en train de payer pour ses légumes au comptoir des Jardins de la Grelinette était déjà dans la queue quand je suis arrivée. Une longue file de gens distancés, qui se sont désinfecté les mains en arrivant, qui sont entrés sagement par une porte désignée, qui vont ressortir par l’unique issue du lieu balisé.

« Et alors ? Alors oui, j’ai attendu plus qu’une heure », me confirme Véronique Bertrand, comptable, avec ses sacs de verdures dans les mains. « Et maintenant, je dois retourner travailler. »

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Le marché public du vieux Saint-Lambert ouvrait ses portes jeudi.

Heureuse de sa visite ? « Je comprends la situation. Mais c’est plate. Ça enlève le fun d’aller au marché. »

Quelques tables plus loin, le producteur de pintades de Rigaud, Mathieu Gosselin, de la Plume des champs, est tout aussi découragé. Peut-être plus.

Il n’y a personne à son comptoir. On a du temps pour jaser.

Son modèle est simple : la moitié de sa production estivale est écoulée dans les marchés publics, l’autre moitié dans les restaurants, actuellement fermés.

Si les marchés publics ne sont plus du tout conviviaux à cause des consignes sanitaires et que l’attente est interminable, il craint le pire. « Je n’ai jamais été aussi inquiet de toute ma vie », dit-il.

Devant lui, la file longue et lente semble pétrifiée. Certes, bien des gens gardent le sourire. « Je ne suis pas découragée, on va s’ajuster », me dit Chantal Thibodeau, une habituée du marché qui travaille en administration à CGI. « Ça fait du bien. »

« Je suis tellement heureuse d’être ici », ajoute Josiane Roy-Hétu, une productrice dans le milieu des communications venue aussi chercher ses légumes.

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Josiane Roy-Hétu, une productrice dans le milieu des communications venue chercher ses légumes au marché fermier de Saint-Lambert

C’est un petit peu plus long, oui, mais il y a quand même plein de bonne humeur. 

Josiane Roy-Hétu

Mais le système est compliqué. On voit les bénévoles faire de leur mieux.

On entend la bonne volonté.

Mais les gens ne savent pas où attendre. Quand bouger. Les bénévoles crient derrière leurs masques.

Et chez les vendeurs autant que dans l’organisation, on se pose des questions. S’il faut attendre autant, me disent deux bénévoles en marge du marché, les gens vont décrocher. Il faudra s’ajuster. « C’est un vrai défi de maintenir la fluidité », me dit Luc Titley, membre du conseil d’administration de l’OBNL qui a mis le marché sur pied. « Les règles sont très contraignantes. »

***

« Seras-tu capable d’être rentable, Maude-Hélène ? »

Je parle à Maude-Hélène Desroches, des Jardins de la Grelinette, une ferme mondialement connue pour ses rendements sur à peine un hectare, un modèle de la nouvelle agriculture, dont les systèmes autant dans les serres et les champs que pour la mise en marché sont minutieusement réglés. « On espère que oui, répond-elle. Mais ça serait surprenant. »

Les clients attendent pour leurs légumes. Ils sont présents. Mais la lenteur du système réduit le roulement à l’heure. Pour faire le même chiffre d’affaires, les agriculteurs devront-ils travailler 50 % plus longtemps ?

Bruno Guillet, de la ferme du même nom à Mont-Saint-Grégoire, où il produit du veau de grain, espère qu’il pourra bientôt reprendre le rythme de jadis, même si un des marchés où il écoule sa viande, celui d’Angus dans l’est de Montréal, ne sera peut-être pas au rendez-vous. Il n’est pas sûr. Ça se présente mal, me dit-il. 

Pas loin de son comptoir, Max Dubois de l’Échoppe des fromages, est habillé en bleu de la tête aux pieds, dans une combinaison qui a l’air sortie d’une scène de crime ou d’un film de science-fiction. « Il va falloir arrêter d’infantiliser les gens », dit le fromager en regardant la longue queue qui continue de rester stoïque, devant lui. Il trouve les gens bien obéissants. 

Les crises sanitaires, il connaît. Il a vécu celle de la listériose liée aux fromages de lait cru en 2008. Quand il a fallu sacrifier des milliers de kilos de production artisanale.

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Max Dubois et Maurane Craig, de l’Échoppe des fromages

On va s’adapter, mais il faut être pragmatique et humain. Pas dogmatique.

Max Dubois, de l’Échoppe des fromages

Selon le fromager, les autorités de santé publique essaient de « déprogrammer l’humanité ».

La tâche est cruelle et irréaliste. 

Et effectivement, quand on regarde à la fois ce qui est demandé comme comportement aux clients du marché, tous en ligne pour un accès au compte-goutte aux comptoirs de viandes, de fromages, de légumes, de boulangerie, et ce qui est demandé aux producteurs alimentaires, dont la survie dépend de ce type de circuits courts, si leur modèle d’affaires a été conçu ainsi, c’est insensé.

Le gouvernement, le premier ministre, dit qu’il faut encourager l’achat local, l’autonomie alimentaire, mais lui et ses fonctionnaires comprennent-ils ce qui se passe sur le terrain ? 

Sans faire fi de la réalité médicale, dit Max Dubois, il y a moyen de faire beaucoup mieux.

Et pour cela, il faut permettre, ajouterais-je, beaucoup plus de latitude aux gestionnaires de projets tels que les marchés publics, pour qu’ils adaptent les règles à la réalité concrète.

Si on dit en point de presse qu’il faut acheter québécois, mais que dans la rue, les producteurs québécois et ceux qui veulent les aider sont coincés à gérer des directives irréalistes ou que le Panier bleu rend la tâche de magasinage plus difficile qu’un simple Google, ça ne marchera pas. 

Dans ce dossier-là comme dans tant d’autres, il y a un immense écart entre ce qui est dit à « La Fin du monde est à 13 h » – l’autre surnom du point de presse quotidien – et ce qui se vit sur le plancher des vaches.

C’est le temps de poser des questions. On n’est pas obligés d’être dociles face à l’absurdité.