Du côté canadien, des acheteurs mis en appétit par les prévisions de croissance de l’économie. Du côté américain, des vendeurs pressés d’éviter la hausse d’impôt annoncée par l’administration Biden. Un sprint de magasinage transfrontalier s’annonce pour les entreprises québécoises et canadiennes.

Hélène Baril
Hélène Baril La Presse

En pleine pandémie, Demers Ambulances a amorcé et conclu l’acquisition de Medix, un de ses concurrents établi en Indiana. C’était le bon timing, résume son président, Alain Brunelle.

En matière de transactions, tout est une question de timing, s’accordent à dire les professionnels des mariages d’entreprises. Malgré les restrictions sanitaires et la fermeture des frontières, les activités de fusion et d’acquisition se sont poursuivies à un bon rythme l’an dernier.

« Il y a eu une accalmie en mai et en juin, mais depuis l’été, au chapitre du volume de transactions, c’est très bon, surtout du Canada vers les États-Unis », dit le fiscaliste Benoit Turcotte, associé chez Raymond Chabot Grant Thornton.

Les taux d’intérêt très bas qui permettent d’emprunter à faible coût et l’abondance de capitaux disponibles pour l’investissement ont nourri la machine. Avec l’amélioration des perspectives économiques et la hausse probable de l’impôt sur le gain en capital aux États-Unis, le contexte déjà favorable pour les entreprises canadiennes qui veulent prendre de l’expansion au sud de la frontière s’améliore encore.

Point de bascule

L’administration Biden a l’intention d’augmenter les impôts des plus riches Américains pour payer une partie de son plan de relance économique. Pour un certain nombre d’entre eux qui possèdent une entreprise, ça vient changer la donne.

« Le gouvernement américain veut augmenter le taux d’impôt sur le gain en capital de 20 % à 39,6 % pour ceux dont le salaire est de 1 million US et plus, rappelle Benoit Turcotte. C’est un écart de 19,6 % qui s’en vient. Ça motive certains entrepreneurs à précipiter la vente de leur entreprise. »

« Je n’ai pas de preuve concrète que ce sera un catalyseur, mais il n’est pas farfelu de penser que ça va être le cas », croit de son côté Niko Veilleux, avocat spécialisé en fusions et acquisitions et associé chez Osler.

D’autres facteurs sont aussi à considérer, selon lui. « Les gens peuvent emprunter presque gratuitement. Il y a beaucoup d’argent dans le marché. Il y a un virage technologique qui s’accélère, des gens prêts à prendre des risques et un haut niveau de confiance envers l’avenir. »

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Louis Hébert, professeur de management à HEC Montréal

Louis Hébert, professeur de management à HEC Montréal, est du même avis. Même en faisant abstraction de la fiscalité américaine, le contexte économique général est favorable aux acquisitions, surtout pour les entreprises qui ont bien géré leur bilan pendant la crise.

« L’augmentation de l’impôt sur le gain en capital va-t-elle provoquer une immense vague de ventes de PME ? Ça reste à voir », dit-il. Mais les perspectives sont bonnes pour les entreprises qui ont un plan de croissance par acquisitions, selon lui.

Le plan de relance de l’économie américaine de l’administration Biden a relevé les attentes et tout le monde s’attend à une forte croissance dans tous les secteurs. Les relations avec la Chine se sont refroidies et on veut voir plus de fabricants locaux.

Louis Hébert, professeur de management à HEC Montréal

La possibilité d’emprunter pour pas cher est un élément majeur de l’équation, estime Louis Hébert. Il en souligne un autre, moins important, mais pas négligeable : la remontée du dollar canadien, qui rend les acquisitions aux États-Unis plus abordables.

Un élément déclencheur

Comme son collègue fiscaliste, Martin Deschênes, associé chez Raymond Chabot Grant Thornton et spécialiste des fusions et acquisitions, constate qu’il y a beaucoup d’effervescence dans le marché des fusions et acquisitions.

« Ce qu’on voit dans notre pratique, c’est qu’il y a plus d’entreprises québécoises qui achètent aux États-Unis que l’inverse », dit-il, même si certaines transactions marquent les esprits, comme la vente de Rona à Lowe’s.

Du côté des acheteurs, ceux qui avaient mis les freins à une croissance par acquisition sont de retour, dit-il. « On achète pour percer de nouveaux marchés, pour éliminer un concurrent et pour protéger son marché », énumère-t-il. La menace du Buy American Act est aussi une motivation, qu’on voit depuis Donald Trump et qui est encore là avec Joe Biden, ajoute-t-il.

Du côté des vendeurs, il y a une occasion à saisir. Il y a des entrepreneurs en fin de carrière, des baby-boomers qui ont fondé leur entreprise dans les années 1960 et 1970 et qui vont vouloir vendre maintenant pour récupérer le maximum de leur investissement.

« On peut dire que tous les astres sont alignés pour un boom dans les fusions et acquisitions », estime Martin Deschênes.

« Tous les professionnels du milieu, avocats, banquiers ou fiscalistes, seront encore très occupés cet été », prévoit de son côté Nicko Veilleux.

« Les clients sont à l’affût de transactions », observe l’avocat, qui souligne que des acquisitions ont pu se conclure en pleine crise malgré la difficulté de se déplacer pour aller voir et inspecter les actifs convoités.

Pour Alain Brunelle, président de Demers Ambulances, il n’était pas question de faire une acquisition aussi importante que celle de Medix sans se rendre sur place. « On est allés et on a payé le prix, parce qu’il a fallu s’isoler pendant 14 jours au retour », dit-il.

Mais quand c’est le bon timing...