Fiston a levé les yeux au ciel quand je lui ai suggéré d’aller cueillir des fraises cet été. Il venait d’apprendre qu’Ottawa va verser 5000 $ aux étudiants postsecondaires qui n’ont pas d’emploi.

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

Cette manne de 1250 $ par mois, de mai à août, vient combler les revenus qu’il perdra si la colonie de vacances où il adore travailler chaque été ne peut pas ouvrir ses portes à cause de la pandémie de COVID-19.

Grâce à la Prestation canadienne d’urgence pour les étudiants (PCUE), plus de soucis pour son budget. Et plus d’urgence à se chercher un autre emploi.

Personnellement, je trouve que ça n’a aucun sens de rester les bras croisés quand l’économie a besoin de main-d’œuvre dans des secteurs essentiels. Mais ce ne sera pas de la tarte de convaincre les étudiants d’aller travailler quand Ottawa les paie à ne rien faire.

Au moins, le gouvernement a précisé dans son projet de loi, chaudement débattu avant son adoption mercredi, que les étudiants devront attester, pour obtenir la PCUE, qu’ils sont incapables de dénicher un emploi malgré leurs recherches.

« Ça envoie un meilleur signal. Mais ce n’est pas parfait », estime Luc Godbout, professeur de fiscalité et titulaire de la Chaire de fiscalité et de finances publiques de l’Université de Sherbrooke, qui a préparé des comparaisons montrant à quel point la PCUE envoie un message tordu aux étudiants.

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Prenons le cas d’un étudiant de 19 ans qui vit chez ses parents et travaille uniquement durant l’été au salaire minimum (13,10 $ à partir du 1er mai 2020).

Dans une première comparaison, on constate que l’étudiant aura 336 $ de plus dans ses poches s’il reste à la maison et reçoit la PCUE durant deux mois que s’il va travailler une vingtaine d’heures par semaine.

Rien pour favoriser le travail à temps partiel !

Si l’étudiant sait le moindrement compter, il sera tenté de limiter ses heures pour gagner moins que 1000 $ par mois, ce qui lui permettra de toucher la PCUE au complet. De cette manière, il aura 772 $ de plus dans son portefeuille que s’il avait travaillé 35 heures par semaine.

Rien pour favoriser le travail à temps plein !

Craignant à juste titre que les prestations d’Ottawa causent une pénurie de main-d’œuvre dans des secteurs névralgiques, Québec a lancé différents programmes qui offrent un extra de 100 $ par semaine aux gens qui travaillent notamment dans le secteur agricole.

Mais ce coup de main ne sera pas suffisant. En fait, un étudiant qui irait cueillir des fraises à 35 heures par semaine, avec la prime de Québec, n’obtiendrait que 28 $ de plus à la fin de l’été que celui qui aurait travaillé un petit temps partiel (1000 $ par mois + PCUE).

Rien pour favoriser le travail dans les secteurs essentiels !

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Je comprends parfaitement qu’Ottawa vienne au secours des étudiants qui auront du mal à payer leurs études s’ils ne peuvent pas travailler cet été. Mais la PCUE est loin d’être la meilleure formule, au moment où l’on cherche à relancer l’économie.

Il aurait été préférable de mettre en place une subvention salariale de 50 % pour les entreprises qui embauchent des étudiants postsecondaires, estime Luc Godbout. De cette façon, la moitié de leur paie aurait été financée par Ottawa, jusqu’à concurrence d’un certain taux horaire pour éviter les abus.

Au lieu de décourager les étudiants de travailler, cette formule aurait encouragé les employeurs à créer de l’emploi.

Sinon, il aurait aussi été possible de verser un montant forfaitaire à tous les étudiants, qu’ils travaillent ou non, quitte à en récupérer une partie pour ceux qui gagnent un revenu supérieur à un certain montant.

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Mais il n’y a pas que la PCUE qui décourage le travail. Le même problème existe avec la Prestation canadienne d’urgence (PCU) qui rapporte 2000 $ par quatre semaines aux travailleurs qui ont perdu leurs revenus à cause de la COVID-19.

Rien n’oblige les travailleurs à chercher un autre emploi, comme c’est le cas avec la PCUE ou l’assurance-emploi. C’était normal dans un contexte où tout était fermé à cause de la COVID-19.

Mais avec le déconfinement, la situation change. Déjà, certains employeurs qui ouvrent leurs portes se plaignent que leurs employés ne veulent pas revenir au boulot. Certains ont de bonnes raisons. Mais d’autres ne veulent tout simplement pas perdre la PCU qui est aussi payante que leur emploi.

« Pour régler ce problème, le gouvernement pourrait exiger que les bénéficiaires acceptent l’offre de retour au travail de leur employeur sous certaines conditions », suggère un comité spécial de l’Institut C.D. Howe.

Par exemple, on pourrait s’assurer que l’employé retrouve des conditions de travail semblables (salaire, nombre d’heures) dans un environnement sanitaire. On pourrait aussi s’assurer que le travailleur n’a pas de contre-indication médicale et qu’il n’est pas tenu de s’occuper d’une personne à charge.

Autrement, on pourrait mettre en place un mécanisme prévoyant la diminution graduelle de la PCU. Au lieu de disparaître d’un coup sec dès que les revenus dépassent 1000 $ par mois, la prestation pourrait fondre au fur et à mesure que les revenus du travailleur augmentent.

Cela serait moins dissuasif pour le travailleur qui retourne au boulot, mais plus complexe sur le plan administratif, il est vrai.

Mais si on a été capable d’élargir la PCU toutes les semaines pour couvrir les gens qui tombaient entre les chaises, on pourrait continuer de la peaufiner pour s’assurer qu’elle ne freine pas le redémarrage de l’économie.