(Québec) Malgré des investissements notables du gouvernement Legault, le nombre de Québécois en attente d’un service de soutien à domicile ne fléchit pas, au contraire. En plus de les augmenter de façon « colossale », Québec doit revoir le financement des soins de longue durée, estiment deux experts.

Publié le 3 mars
Fanny Lévesque
Fanny Lévesque La Presse

Selon les données provisoires de l’année 2021-2022 fournies par le ministère de la Santé et des Services sociaux, 45 637 personnes attendent de recevoir des soins à domicile, dont 15 042 pour un premier service. Il s’agit d’une augmentation d’environ 10 % par rapport à l’année précédente, alors que 41 346 Québécois étaient sur la liste d’attente.

Le temps d’attente pour avoir accès aux soins a par ailleurs augmenté considérablement au cours des derniers mois. En 2021-2022, 23 893 Québécois, dont 7056 pour un premier service, patientent depuis plus de 90 jours pour obtenir des soins à domicile. C’est une hausse de plus de 20 % par rapport à 2020-2021, alors qu’on dénombrait 19 448 personnes en attente.

Ces chiffres n’ont rien de surprenant aux yeux de Philippe Voyer, expert en soins infirmiers gériatriques et directeur des programmes de baccalauréat en sciences infirmières à l’Université Laval. « La croissance [de la demande] n’est pas linéaire avec l’investissement », illustre-t-il.

C’est qu’en plus du rattrapage à faire, le nombre de personnes âgées de 75 ans et plus doublera d’ici 20 ans au Québec.

Un enjeu politique

« Il est vrai que le gouvernement Legault a été consistant dans ses efforts pour les soins à domicile », explique le chercheur Alain Dubuc, qui a signé une étude sur le sujet en août dernier. « Il y a vraiment une augmentation des dépenses, ce qui dénote une préoccupation [politique­­] pour cet enjeu-là », poursuit-il.

Le gouvernement de la Coalition avenir Québec dit qu’il aura investi 2 milliards de dollars « supplémentaires » dans les soins à domicile d’ici la fin de son premier mandat. Il s’agit d’un investissement « sans précédent », assure le cabinet de la ministre responsable des Aînés, Marguerite Blais.

« Mais ces sommes sont annoncées dans un cadre budgétaire […] en fonction des marges de manœuvre financières, et non pas en fonction d’une stratégie qui reposerait sur des objectifs. Au Québec, on a tendance à définir les projets par les sommes qu’on y injecte, et non pas par le résultat qu’on veut obtenir », dit M. Dubuc.

Selon M. Voyer, Québec doit d’abord décloisonner le financement et permettre aux organismes communautaires comme les entreprises d’économie sociale en aide à domicile (EESAD) d’en faire plus. « Les EESAD ont un rôle majeur à jouer, mais, encore une fois, elles sont liées à des enveloppes fermées [avec les établissements] », lance-t-il.

On y va par appel d’offres, au plus bas soumissionnaire. Ce ne sont pas des routes qu’on fait. C’est inacceptable comme processus.

Philipe Voyer, expert en soins infirmiers gériatriques

Le Réseau de coopération des EESAD demande d’ailleurs à Québec de suspendre les appels d’offres en matière de soins à domicile pour éviter une « marchandisation des services au détriment de la qualité ».

Un système à part

Philippe Voyer plaide pour la mise en place d’un « écosystème dynamique » qui viendrait « enlever les barrières aux offres de services ». Alain Dubuc abonde dans le même sens : les soins à domicile sont comme « un corps étranger » d’un réseau comme celui de la santé. « Ça a quelque chose d’insaisissable », dit-il.

Des changements d’approche et de philosophie sont nécessaires, c’est-à-dire que ce n’est pas l’État qui fait tout, mais que l’État fait faire et contrôle.

Alain Dubuc, auteur d’une étude sur les soins à domicile

Pour le gouvernement Legault, les sommes « historiques » investies depuis 2018 témoignent d’« un fort virage vers les soins à domicile », assure le cabinet de la ministre Marguerite Blais. Ces investissements s’ajoutent à la bonification de différents programmes et crédits d’impôt.

Le cabinet de Mme Blais estime aussi que « plusieurs facteurs » expliquent la hausse de la liste d’attente. « Avec la pandémie et l’augmentation des hospitalisations qui en a découlé, les gens se sont tournés davantage vers le soutien à domicile. De plus, le soutien à domicile est affecté par la pénurie de main-d’œuvre, comme le sont d’autres secteurs de la société », indique-t-on.

Québec doit aussi confier au cours des prochains jours un mandat à la commissaire à la santé et au bien-être, Joanne Castonguay, pour revoir le modèle des soins à domicile1.

« On va frapper un mur », dit le PQ

Mais les visées du gouvernement Legault sont insuffisantes, déplore le Parti québécois (PQ). La formation politique propose elle aussi de faire une place plus importante aux EESAD pour répondre aux besoins localement et réduire les inégalités régionales. « Ces organismes ont l’expertise nécessaire », martèle la porte-parole en matière d’aînés et députée de Duplessis, Lorraine Richard.

PHOTO CAROLINE GRÉGOIRE, ARCHIVES LE SOLEIL

Lorraine Richard, porte-parole en matière d’aînés et députée de Duplessis

Ces organismes pourraient assurer un continuum de soins, assure-t-elle. Un employé chargé de l’entretien ménager pourrait offrir certains soins d’hygiène de base, par exemple. Cela éviterait le déplacement de plusieurs ressources et contribuerait à « augmenter la relation de confiance » entre l’usager et l’intervenant.

Dans son rapport annuel d’activités 2020-2021, la protectrice du citoyen, Marie Rinfret, soulignait que malgré des « investissements importants », l’offre de services demeuraient « insuffisante » et comportait « d’importantes disparités régionales ».

Pour Lorraine Richard, le prochain budget Girard – le dernier avant les prochaines élections générales – sera le « budget de la dernière chance » pour opérer un réel virage vers les soins à domicile.

« Cette cause m’a toujours tenu à cœur. […] La réalité, c’est que les aînés s’appauvrissent de plus en plus », déplore celle qui tirera sa révérence de la vie politique en octobre. La pandémie devrait servir « de levier » pour passer à l’action, croit-elle. « Sinon, on va frapper un mur. »

Le Parti québécois demande que Québec investisse la moitié du budget total de soins de longue durée – qui est d’environ 5,3 milliards – dans les soins à domicile. Cette proportion est autour de 25 % actuellement, fait remarquer Mme Richard. Cela représenterait donc des investissements additionnels de 2,7 milliards. Le PQ propose d’y arriver progressivement d’ici cinq ans.

Selon Alain Dubuc, Québec devrait investir au moins 1,8 milliard de plus par année pour rattraper les pays de l’OCDE qui consacrent en moyenne 1,7 % de leur produit intérieur brut aux soins à domicile. Au Québec, la proportion atteint environ 1,3 %.

1. Lisez « Soins à domicile : le grand virage se fait attendre »

En savoir plus

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    Nombre de Québécois attendant de recevoir des soins à domicile depuis plus de 90 jours, selon des données provisoires de 2021-2022
    SOURCE : MINISTÈRE DE LA SANTÉ ET DES SERVICES SOCIAUX