La chose ne fait plus de doute : la pandémie a fait exploser les discours extrêmes. Les théories complotistes de QAnon, la peur du « micropuçage » par le vaccin, la thèse du « Great Reset », marginales il y a un an, foisonnent aujourd’hui sur la Toile. Peut-on « déradicaliser » leurs adeptes ? Ceux qui ont plongé dans la marmite veulent donner un coup de pouce. Prudence, avertissent les experts.

Tristan Péloquin Tristan Péloquin
La Presse

« Je les écoute, je n’essaie pas de les convaincre qu’ils ont tort »

Le volumineux fichier obtenu auprès de Google pèse 15 gigaoctets. Toutes les vidéos regardées et partagées par Antoine Fortin sur YouTube depuis 2019 y sont répertoriées, jour par jour, heure par heure.

« Le 29 avril, à 20 h 38, j’ai tapé “QAnon” pour la première fois de ma vie dans le moteur de recherche », dit l’informaticien de 25 ans, qui a accepté de revisiter son historique de visionnement à la demande de La Presse.

Le lendemain, son attention s’est portée sur le « Stu-Dio » d’André Pitre, une chaîne d’information alternative aujourd’hui bannie de YouTube, qui a largement propagé les thèses de QAnon, cette théorie fumeuse voulant qu’une élite pédophile sataniste ait créé la pandémie de toutes pièces pour déstabiliser Donald Trump.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Antoine Fortin regarde la longue liste de vidéos qu’il a regardées et partagées sur YouTube depuis 2019.

Les mots « micropuçage vaccin » apparaissent dans ses recherches le 2 mai, suivis de nombreuses requêtes, le 4 mai, pour les vidéos de Radio-Québec, la chaîne (également bannie de YouTube) du complotiste Alexis Cossette-Trudel, un autre prédicateur des prophéties de QAnon.

« C’est fou à quel point ça a kické vite ! », s’étonne Antoine, en replongeant dans l’historique. « On le voit bien, il suffit de cinq ou six jours pour tomber dans le pattern », résume celui qui se décrit comme une personne ayant « flirté » sérieusement avec les thèses complotistes au début de la pandémie, mais sans y adhérer à 100 %.

« J’étais à ce moment-là dans une sorte de mode obsessif. J’étais anxieux, persuadé que le confinement allait durer jusqu’à la fin des temps. Des vidéos vues par 500 000 personnes me parlaient du “Great Reset” de la société, alors que l’économie était fermée. Je n’y croyais pas vraiment, mais ça stimulait ma curiosité. J’étais comme dans une chasse au trésor », se remémore-t-il.

Aujourd’hui, l’étudiant en mathématiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), qui s’explique mal comment il a pu « tomber là-dedans » malgré son esprit analytique, veut aider les autres à s’en sortir.

Une ou deux fois par semaine, Antoine clavarde avec des personnes qui affichent sur Facebook des propos à saveur complotiste.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Aujourd’hui, l’étudiant en mathématiques s’explique mal comment il a pu « tomber là-dedans » malgré son esprit analytique et veut aider les autres à s’en sortir.

Je les écoute. Je n’essaie même pas de les convaincre qu’ils ont tort. Je comprends exactement les patterns dans lesquels ils sont tombés, et juste d’en discuter avec eux, ça fait baisser leur niveau de stress.

Antoine Fortin

Il s’est aussi joint à Cons’aide, une organisation bénévole apparue sur Facebook en décembre dernier pour offrir du soutien aux personnes qui adhèrent aux théories du complot et à leurs proches.

Anne Marie Tapp, étudiante en sciences des religions qui a cofondé le groupe de soutien, assure qu’il y a un « besoin criant » pour ce genre de ressource. « Souvent, les gens nous contactent juste parce qu’ils veulent vider leur sac au sujet d’un proche qui est tombé dans le complotisme. Nous les écoutons, mais nous ne sommes pas des psychologues. Nous les référons à des services d’aide professionnels en les aidant à trouver ce qui est disponible dans leur région », précise-t-elle.

Double discours ?

Cons’aide n’a cependant pas que des amis. L’organisation est née d’une idée lancée par des membres de Ménage du dimanche, une page Facebook comptant près de 10 000 abonnés, qui s’est fait une spécialité depuis le début de la pandémie de tourner en dérision les propos des leaders complotistes.

Les déclarations des têtes d’affiche antimasques y sont illustrées dans des montages loufoques, dans lesquels ils sont affublés de sobriquets absurdes. Certains des membres les plus agressifs du groupe vont jusqu’à dénoncer aux autorités les dérives des opposants aux mesures sanitaires qui s’affichent en train de violer les règles de distanciation physique sur les réseaux.

IMAGE TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DE MÉNAGE DU DIMANCHE

Publication de Ménage du dimanche se moquant 
des prédictions erronées d’Alexis Cossette-Trudel au sujet 
de la réélection de Donald Trump.

Cons’aide assure ne pas encourager ce genre de délation et se dit complètement indépendant de Ménage du dimanche et des autres groupes qui se moquent des adeptes de théories du complot sur les réseaux sociaux. Mais sa proximité avec cette mouvance « anticomplotiste » est malsaine, reproche le sociologue Martin Geoffroy, directeur et chercheur principal du Centre d’expertise et de formation sur les intégrismes religieux, les idéologies politiques et la radicalisation (CEFIR) du cégep Édouard-Montpetit.

Ils disent d’un côté qu’ils veulent aider les gens qui adhèrent à ces théories, mais de l’autre, ils les harcèlent jusqu’à l’écœurement. Ils les pompent. Leurs stratégies s’apparentent à celles de l’extrême droite. Ça nuit aux efforts des professionnels.

Martin Geoffroy, sociologue et directeur du CEFIR

De nombreux experts en radicalisation joints par La Presse ont émis des réserves semblables à l’égard de l’aide proposée par Cons’aide. La psychiatre sociale Cécile Rousseau, directrice du groupe Recherche et action sur les polarisations sociales, qui se penche sur des cas lourds d’individus qui se radicalisent, croit qu’il faut même écarter l’idée de « guérir » les personnes qui versent dans le complotisme de façon modérée. « Ça ne se soigne pas et on ne doit pas le pathologiser », dit-elle.

« Le conspirationnisme n’est pas un problème en soi. C’est une façon de reprendre le contrôle sur sa vie et de réagir à un discours dominant qui est de plus en plus orthodoxe en ces temps de pandémie. Montrer de l’agressivité en miroir ne fait qu’augmenter la colère et les possibilités de violence », résume-t-elle. La chose à faire est d’aider l’entourage à garder les liens, et guider les familles à ne pas faire « escalader » la situation. « Ce qui marche, c’est l’empathie. »

Ressources insuffisantes

N’empêche, le constat est le même partout : les besoins pour répondre à la montée du complotisme ont explosé avec l’arrivée de la pandémie. Les ressources, elles, sont « clairement insuffisantes », estime la députée indépendante Catherine Fournier, qui a interpellé le premier ministre Legault au sujet de la montée du complotisme en août dernier.

L’élue réclame l’adoption d’une stratégie gouvernementale pour lutter contre sa propagation. « Le dernier plan d’action gouvernemental contre la radicalisation, qui avait été adopté en 2015 par les libéraux à la suite du départ de plusieurs jeunes partis faire le djihad en Syrie, n’a pas été renouvelé, et ça ne semble pas être dans le collimateur du gouvernement actuel », déplore-t-elle.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Catherine Fournier, députée indépendante à Québec

Malheureusement, le premier ministre semble penser que c’est un phénomène marginal.

Catherine Fournier, députée indépendante à Québec

Le Centre de prévention de la radicalisation, fondé en 2015 dans la foulée de ce plan d’action, a vu ses subventions gouvernementales fondre de 24 % au cours des dernières années. L’organisme offre de l’aide et de l’accompagnement pour aider les proches de personnes qui ont épousé un discours conspirationniste radical, mais aussi aux professionnels qui cherchent des outils pour intervenir. « Nous répondons à 100 % des demandes qui nous parviennent », affirme la coordonnatrice Margaux Bennardi. Le Centre ne donne cependant aucune statistique sur la nature des demandes des interventions et ne surveille pas les activités qui se déroulent sur les réseaux sociaux.

Info-Secte, une organisation qui intervient depuis plus de 40 ans dans le domaine de la radicalisation, a pour sa part touché un peu moins de 75 000 $ de subventions gouvernementales pour l’année fiscale qui s’est terminée le 31 mars 2020. Ces ressources lui permettent seulement de payer un intervenant à temps plein et un deuxième à mi-temps.

Une de nos lacunes, c’est notre présence sur les réseaux sociaux. On est peu présents sur Facebook et Twitter, mais en même temps, si on voulait y être encore plus visibles, nous n’aurions pas nécessairement les ressources nécessaires pour répondre à la demande, ce ne serait pas mieux.

Mike Kropveld, directeur d’Info-Secte

« Il y a un trou pour les familles, croit la psychiatre Cécile Rousseau. Il y a un besoin pour des groupes d’entraide et de pairs aidants. »

L’avantage du terrain

C’est précisément le rôle que Cons’aide croit pouvoir jouer. Ses bénévoles, qui suivent quotidiennement les publications des leaders complotistes sur les réseaux sociaux, s’estiment en bonne position pour comprendre les internautes qui épousent leurs thèses. « On écoute les vidéos live des gourous, réagit Anne Marie Tapp, on voit les discours récurrents qu’ils tiennent, on connaît les schèmes de pensée de tel ou tel leader complotiste. Les gens n’agissent pas de la même façon s’ils suivent telle ou telle tête d’affiche. Ça nous aide à diriger les personnes qui en sont victimes, eux ou leurs proches, vers des ressources d’aide appropriées », soutient-elle.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Antoine Fortin fait partie de Cons’aide, une organisation qui offre du soutien aux personnes qui adhèrent aux théories du complot et à leurs proches.

Antoine Fortin, lui, tempère : « Ce ne sont pas des caves à temps plein qui ont besoin d’un psychologue à tout prix. Le fait de connaître la cartographie du complotisme, ça m’aide juste à connecter avec eux et à comprendre leur niveau de tension. »

« De toute façon, je ne cherche pas à leur suggérer une solution pour se déprogrammer. Quand je leur parle, mon conseil est à peu près toujours le même : débranche l’ordi deux ou trois jours, lâche ton téléphone, va jogger cinq kilomètres, joue de la guitare, lis Harry Potter… change de disque et arrête de ruminer tout ça. Si ça prend cinq ou six jours pour tomber dans le complotisme, tu vas voir, ça prend juste une journée ou deux loin des réseaux sociaux pour en décrocher. »

Changer les idées des extrémistes… avec du métal hardcore

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Les recherches de mots-clés sur l’internet liés à l’extrémisme violent ont bondi en moyenne de 24 % à Montréal et à Laval dans les jours qui ont suivi le confinement de mars dernier, selon un décompte fait par Moonshot CVE.

Dans les jours qui ont suivi le confinement de mars dernier, les recherches de mots-clés sur l’internet liés à l’extrémisme violent ont subitement bondi en moyenne de 24 % à Montréal et à Laval. Celles pour de la marchandise d’extrême droite ont triplé, alors que les recherches d’émissions de radio ou de balados du même genre ont explosé de 520 %.

L’entreprise britannique Moonshot CVE, qui a dressé cet inquiétant tableau en scrutant le trafic internet dans les principales grandes villes canadiennes, s’est officiellement donné pour mission de « déstabiliser » l’extrémisme violent sur la Toile. La solution qu’elle met de l’avant : offrir de la musique métal hardcore « de haute qualité » aux personnes qui adhèrent à ces idéologies, explique Micah Clark, directeur de la section canadienne de Moonshot.

Dans le cadre d’un programme financé par le ministère canadien de la Sécurité publique, Moonshot achète des publicités sur Google, qui s’affichent dans les résultats de recherche lorsque des internautes explorent des thèmes d’extrême droite, comme les théories du « Grand Remplacement » et du « génocide des Blancs ». Les liens proposés mènent vers des listes de lecture de musique provocatrice à l’esthétique similaire aux styles de musique heavy métal typiquement prisés par les adeptes de l’extrême droite, mais dépourvus de paroles fascistes violentes.

L’idée peut paraître étonnante. Elle est cependant cohérente avec le constat fait par de nombreux spécialistes des mouvements extrémistes : chercher à « déradicaliser » les personnes qui ont épousé ces théories est voué à l’échec. Les experts préfèrent parler d’une approche de « désengagement des idées radicales », par laquelle ils poussent les personnes vers un schème de pensée moins toxique.

« Il faut comprendre leur besoin psychologique et l’assouvir, explique le psychologue Jocelyn Bélanger, professeur de psychologie à l’Université de New York et auteur d’une trousse de renseignements sur l’extrémisme violent. Il faut intégrer la personne à un réseau de gens qui n’ont pas ces pensées, et éviter de rejeter la personne pour ses valeurs et ses croyances », dit-il.

Les gens qui adhèrent aux idées extrémistes ont une pensée obsessionnelle. Il faut leur parler d’autre chose. Les divertir, c’est la meilleure chose à faire, sans les confronter.

Jocelyn Bélanger, professeur de psychologie à l’Université de New York

Le Centre de prévention de la radicalisation, par exemple, recommande dans certains cas aux proches de personnes tombées dans le complotisme des vidéos « qui ne réfutent pas » les idées de la personne, « mais qui cherchent à susciter sa curiosité ». « Au lieu de dire : “tu as tort”, on va faire en sorte que l’individu fasse par lui-même ce cheminement. On n’est pas dans un processus de déradicalisation », explique la coordonnatrice Margaux Bennardi.

Moonshot assure que son programme, financé par une subvention de 1,5 million accordé en 2018 par le ministère fédéral de la Sécurité publique, fonctionne relativement bien auprès des Canadiens. Sur plus de 170 000 recherches liées à l’extrême droite faites sur Google depuis le début de la pandémie, 2500 ont mené à un clic de souris vers du contenu musical qu’elle a poussé. « Ça représente plus de 54 heures de musique », note M. Clark.

Mooshot espère maintenant étendre son programme en utilisant la même méthode pour attirer les internautes vers des ressources d’aide sociale et psychologiques locales. « Notre but, dit M. Clark, c’est de connecter le monde virtuel avec le monde réel. »

Petit lexique des théories complotistes

PHOTO TED S. WARREN, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Un partisan de la mouvance QAnon lors d’une manifestation aux États-Unis en mai 2020

QAnon

Ce mouvement complotiste, apparu en 2017, a été étroitement associé à l’insurrection du Capitole, en janvier dernier. Ses adeptes croient que les démocrates sont dirigés par une secte de pédophiles à la tête d’un vaste réseau de trafic d’enfants, et que la pandémie a été planifiée par l’élite mondiale dans le seul but de déstabiliser Donald Trump.

Le « micropuçage par le vaccin »

Selon cette thèse, le vaccin contre la COVID-19 contient une micropuce qui, une fois injectée dans le corps, permet aux autorités de contrôler les allées et venues des citoyens grâce aux antennes de téléphonie 5G.

Le « Great Reset »

Tirant son nom d’un document du Forum économique mondial qui suggère des pistes pour relancer l’économie de l’après-pandémie, la version complotiste de la « Grande Réinitialisation » soutient que la crise sanitaire est un plan de contrôle des populations fomenté par l’élite financière mondiale. De riches oligarques veulent créer un « nouvel ordre mondial » par la vaccination obligatoire, l’abolition de la propriété, la prise de contrôle par les soldats et la création de camps de concentration pour les dissidents.

La théorie du « Grand Remplacement » ou du « génocide des Blancs »

Cette thèse conspirationniste d’extrême droite soutient que les vagues de migrants provenant d’Afrique et du Maghreb ont pour unique but de remplacer les populations blanches « de souche » d’Europe et d’Amérique par un régime islamiste radical qui servirait mieux les intérêts de l’élite capitaliste.