Samia Shariff a réussi à se libérer d'un mariage forcé, mais pendant 14 ans, elle a été battue et violée par son mari. Elle a fui l'Algérie qui sombrait dans le terrorisme avec ses cinq enfants. Elle s'est réfugiée en France, puis à Montréal, où elle vit depuis septembre 2001. Récit d'une battante.

Mis à jour le 3 févr. 2014
MICHÈLE OUIMET LA PRESSE

Le mariage

Samia Shariff avait 16 ans lorsqu'elle a été mariée de force à un homme qui avait deux fois son âge. Elle ne voulait pas se marier. Elle pleurait et criait, sauf que dans son pays, l'Algérie, les filles ne pouvaient pas s'opposer à la volonté de leur famille. Elles osaient encore moins affronter leur père.

Tous les soirs, son mari la battait et la violait. Ses parents ne disaient rien, ils se réfugiaient dans un silence complice. Samia est vite tombée enceinte. Elle a quitté l'Algérie pour accoucher en France. L'accouchement a été douloureux, le médecin lui a fait 12 points de suture. Quand elle est rentrée à la maison, le bébé pleurait. Son mari a pété les plombs.





Fille et femme

Samia Shariff vient d'une riche famille algérienne. Elle a passé les sept premières années de sa vie en France avec ses quatre frères, son père autoritaire et sa mère qui lui rappelait souvent à quel point une fille était un fardeau. «Avoir un garçon est une bénédiction, une fille, une malédiction», passait-elle son temps à lui répéter. Quand la petite Samia demandait à sa mère: «Raconte-moi comment je suis née », elle lui répondait: «Ce fut le pire jour de ma vie.»

Lorsque Samia a 7 ans, toute la famille quitte la France et retourne vivre en Algérie. Samia grandit dans un climat étouffant. Pendant que son père l'accable de silences courroucés, sa mère lui rappelle qu'une bonne musulmane ne connaît que trois endroits sacrés dans sa vie: la maison de ses parents, la résidence de son mari et sa tombe. Samia se marie et a des enfants, aucun autre destin n'est possible. Entre deux grossesses, son mari la bat. Les coups sont de plus en plus violents. Un soir, il va trop loin.





La fuite

Samia Shariff a été mariée pendant 14 ans. Quatorze années d'enfer. En 1997, l'Algérie vit des heures sombres, le pays s'enfonce dans le terrorisme. Samia veut retourner en France. Elle part sans le sou avec ses filles, ses jumeaux de 3 ans et son bébé qui n'a que quelques mois.

Elle pensait renaître en France, loin de son mari et de l'atmosphère glauque d'Alger, mais sa vie vire au cauchemar. Elle dort dans des centres d'urgence et des hôtels miteux. Elle erre dans la ville du matin au soir avec sa marmaille accrochée à ses jupes. Elle passe ses journées au McDonald's. Elle se demande si elle n'a pas fait la «pire connerie de [sa] vie» en quittant l'Algérie.

Au McDonald's, elle rencontre un Algérien, un sans-papiers. Il veut l'aider. Il lui parle du Canada. Samia reprend espoir.

Elle fait faire de faux passeports qu'elle paie avec des bijoux qu'elle a sortis d'Algérie.

La veille de son départ pour Montréal, deux avions percutent les tours jumelles du World Trade Center à New York. Samia est consternée, elle croit que cet acte terroriste lui nuira. Le Canada voudra-t-il les accueillir, ses cinq enfants et elle, des musulmans algériens?

Elle prend tout de même l'avion, elle n'a plus rien à perdre. À Dorval, elle décroche le téléphone d'urgence et se dénonce.

Elle entame des démarches pour obtenir le statut de réfugié, puis la citoyenneté canadienne qu'elle obtient de haute lutte. Elle vit à Montréal depuis 12 ans. Ses enfants ont vieilli, sa plus grande est mariée et a un enfant. Samia est grand-mère.

Depuis son départ d'Algérie, elle n'a jamais reparlé à sa mère. Ce silence, elle le vit comme un regret, un deuil. Elle aurait tellement aimé lui parler, s'expliquer, remettre les pendules à zéro, mais il est trop tard.