Ils étaient six. Il y a cinq ans, jour pour jour, ils sont tombés sous les balles d’un tueur aveuglé par la haine antimusulmane. Et le Québec tout entier a sombré dans l’obscurité.

Publié le 29 janvier

Ibrahima Barry

Mamadou Tanou Barry

Khaled Belkacemi

Abdelkrim Hassane

Azzeddine Soufiane

Aboubaker Thabti

Devant la grande mosquée de Québec, on a érigé un monument à leur mémoire. On y a gravé cette phrase du poète libanais Khalil Gibran : Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit.

Cinq ans plus tard, l’aube tarde à poindre, constatent les musulmans de Québec interrogés par mon collègue Gabriel Béland. « On est toujours dans la nuit. Mais on est sur le bon chemin », lui a confié Hakim Chambaz, qui a vu la mort en face, en ce soir d’hiver qui aurait dû être ordinaire, mais qui a tout changé, tout saccagé, le 29 janvier 2017.

L’espoir est là, enfin, au bout du chemin.

L’espoir que disparaissent les préjugés, la haine et l’intolérance envers les musulmans. L’espoir qu’on admette que ça existe, que ça macère et que ça pourrit depuis 20 ans au sein des sociétés occidentales. Depuis les attentats du 11 septembre 2001.

Il y a quelques signes encourageants. Les crimes haineux envers les musulmans, qui avaient atteint un sommet (359) au Canada en 2017, ont chuté pour atteindre 82 en 2020.

On peut trouver bien des explications à cette baisse marquée. La plus optimiste, c’est que le choc de l’attentat a provoqué au sein de la population un réel examen de conscience.

Il y a cinq ans, ébranlés, nous avions juré : plus jamais. Peut-être avons-nous tenu promesse, en fin de compte. Peut-être y a-t-il bel et bien un avant et un après.

On l’espère de tout cœur, bien sûr. Mais je ne peux m’empêcher de penser qu’il existe au moins une autre explication à cet apaisement relatif : la pandémie.

* * *

Se pourrait-il que le SARS-CoV-2 ait réussi, mieux que tous les appels à l’introspection post-attentat, à accorder un certain répit à la communauté musulmane ?

Rappelez-vous les horreurs qui se sont produites après la fusillade. Dans les recoins les plus sombres du web, l’heure n’était pas aux remises en question. Des internautes se sont carrément réjouis du massacre.

Les dérapages n’ont pas été que virtuels : à peine six mois après l’attentat, un village a refusé, sans la moindre raison valable, d’accueillir un cimetière musulman. Par pure islamophobie.

Plus tard, le 31 janvier 2020, une déferlante de haine antimusulmane a balayé la page Facebook de François Legault. Le premier ministre avait eu le malheur d’écrire que l’attentat de la mosquée avait été « le genre d’évènement qu’on ne croyait pas possible au Québec ».

Les réactions racistes ont fusé : « De la vermi… » « Je leur pisse au visage. » « Câlice, gang de bâtards. »

Un mois et demi plus tard, la pandémie a frappé.

Depuis, la page Facebook de François Legault n’a plus le même air. On s’en prend au premier ministre lui-même et à sa soi-disant dictature sanitaire. La haine a changé de cible.

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Des sympathisants de La Meute, groupe d’extrême droite qui carburait au racisme et à la xénophobie, ont grossi le mouvement antimasque, antivaccin, anti tout.

Steeve « L’Artiss » Charland, par exemple, obsédait sur l’islam et l’immigration à l’époque où il comptait parmi les hauts dirigeants du conseil de La Meute. Maintenant, il bloque le tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine et est obsédé par les mesures sanitaires.

D’autres leaders complotistes menant la charge contre la « dictature » en place gravitaient, avant la pandémie, autour de La Meute. Parmi eux, Stéphane Blais et André Pitre.

Le phénomène est loin d’être exclusif au Québec. L’un des organisateurs du « convoi de la liberté », l’Albertain Pat King, appelle ni plus ni moins ses partisans à mener une révolution armée contre le gouvernement fédéral.

Avant la pandémie, le même Pat King en avait plutôt contre les musulmans, qu’il tenait responsables d’un « génocide des Blancs ». Rien de moins. « Nous sommes en train d’être envahis », avait-il vociféré, en août 2019, dans une vidéo tournée au volant de sa voiture.

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Il n’y a pas que les sympathisants d’extrême droite qui ont changé de fréquence.

Dès le lendemain de l’attentat, rappelez-vous, des animateurs de radio de Québec avaient été accusés d’avoir contribué à pourrir le climat social en propageant des propos racistes. Le maire de l’époque, Régis Labeaume, avait dénoncé les gens « qui s’enrichissent avec la haine ».

Quand la Ville de Québec a retiré ses publicités de CHOI Radio X, en septembre 2020, Régis Labeaume a expliqué que « la banalisation, c’est dangereux ».

Cette fois, pourtant, il ne dénonçait pas la banalisation du discours de haine, mais de celui sur les mesures sanitaires instaurées pour limiter la propagation du virus.

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J’espère me tromper. Mais j’ai l’impression que si la communauté musulmane peut souffler un peu, au Québec comme ailleurs, c’est parce que l’attention de ceux qui s’acharnaient sur elle est occupée ailleurs.

Si c’est le cas, que se passera-t-il, quand la pandémie sera (enfin) derrière nous ? Assisterons-nous à un retour du balancier ?

C’est possible. Et ce serait terrible. Une fois la crise passée, il me semble qu’il faudra déployer tous les efforts pour empêcher un retour à la programmation principale.

Mamadou Tanou Barry, Ibrahima Barry, Khaled Belkacemi, Abdelkrim Hassane, Azzeddine Soufiane et Aboubaker Thabti ne méritent pas ça. Ils ne méritent pas d’être morts en vain.

Ils méritent l’aube, au bout de la nuit.