« La haine et l’intolérance n’ont pas leur place au Québec. Malheureusement, sur les réseaux sociaux, on voit le meilleur et le pire de la nature humaine. »

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Ces mots durs sont de François Legault. Le premier ministre est dégoûté. Depuis deux jours, une déferlante de haine antimusulmane balaie sa page Facebook. En début de soirée, jeudi, il m’a fait parvenir cette déclaration sans équivoque.

« Il y a une petite minorité de personnes qui utilisent systématiquement les réseaux sociaux comme porte-voix pour propager leur haine. Il faut les dénoncer. Ils ne représentent pas le Québec. »

Il faut les dénoncer, dit-il.

Alors, dénonçons.

Le statut Facebook qui a tout déclenché était rempli de compassion — ce qu’on attend d’un premier ministre en pareilles circonstances. François Legault venait de participer à la commémoration de l’attentat survenu à la Grande Mosquée de Québec.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, LA PRESSE CANADIENNE

François Legault a participé mercredi à la commémoration de l’attentat survenu à la Grande Mosquée de Québec.

« Il y a trois ans, on apprenait avec consternation la nouvelle d’une fusillade, d’un attentat haineux contre des Québécois musulmans, a-t-il écrit. Le genre d’événement qu’on ne croyait pas possible au Québec. Se faire arracher son père, son mari, son frère… par l’intolérance, par la haine. Nous nous sommes réunis ce soir pour nous rappeler que notre peuple n’est pas à l’abri de cette haine. Mais cette haine n’est pas celle du Québec. »

Ce n’est certainement pas celle du Québec.

Mais force est de constater que c’est celle de l’armée d’internautes qui a pris d’assaut la page Facebook du premier ministre. Ses employés pouvaient bien tenter de supprimer les commentaires au fur et à mesure, ils n’arrivaient pas toujours à tenir le rythme.

Rappelons que le 29 janvier 2017, six hommes ont été massacrés dans l’une des pires tueries de l’histoire du Québec. Rappelons que ces pères de famille, ces travailleurs sans histoire, ont été pris pour cible pour une seule raison : ils étaient musulmans.

Maintenant, accrochez-vous. Voici un minuscule échantillon des messages publiés sous le statut Facebook de M. Legault avant d’être supprimés :

« De la vermi… »

« Je leur pisse au visage. »

« J’ai ben plus de peine pour les six motoneigistes que ces osties de bâtards là. »

« Merci M. Legault pour aller voir ces tueurs de moutons égorgés ! Câlice, gang de bâtards ! ! »

« Bissonnette ne méritait pas 40 ans de prison. C’est ça qui est triste dans cette affaire. »

« On va-tu célébrer ça pendant des décennies ? »

« Les suprémacistes blancs n’existent pas au Québec, mais les islamistes, il y en a des milliers ! »

« Le vrai visage du Québec est celui qui se laisse manger la laine sur le dos, qui est à se faire expulser, envahir et ne s’en rend pas compte. »

« Je croyais sincèrement voter pour la CAQ aux prochaines élections, là je suis dans le doute. »

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Comment en sommes-nous arrivés là ?

Vous me direz : ce ne sont que des trolls. Vous me direz qu’il ne faut pas accorder d’importance aux messages que des imbéciles pianotent rageusement, planqués derrière leurs écrans, au fond de leur sous-sol.

Je crains pourtant que ces publications ne soient pas aussi inoffensives, ni même aussi marginales qu’on voudrait bien se le faire croire.

Les réseaux sociaux sont devenus de véritables défouloirs. Ils ont « démultiplié la parole haineuse », soulignait cette semaine Benjamin Ducol, du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence, à Radio-Canada.

Résultat, on s’habitue à la haine. On la normalise. On la banalise. Elle devient une trame de fond, qui incite de plus en plus de gens à afficher un racisme de plus en plus décomplexé.

Tout le monde le fait, alors pourquoi pas moi ?

Et pourquoi pas sur la page Facebook du premier ministre du Québec ?

Après tout, François Legault a bien dit, en novembre, qu’il considérait le réseau social comme une sorte de baromètre du Québec. Rappelez-vous, la controverse sur la réforme de l’immigration faisait rage.

« Si vous regardez ma page Facebook, je peux dire que 90 % des gens appuient ce que fait le gouvernement », avait-il déclaré aux journalistes.

Depuis deux jours, le premier ministre a une preuve éclatante qu’il ne peut pas se fier à sa page Facebook pour jauger l’air du temps. Comme il le dit lui-même, ces messages haineux ne représentent pas le Québec, fort heureusement.

J’espère qu’il prend tout de même la peine de les lire avant qu’ils ne soient supprimés. J’espère qu’il prend la pleine mesure de la situation. J’espère surtout qu’il agira en conséquence.

***

François Legault a raison de souligner que le Québec n’est pas raciste. Pas plus que les autres provinces canadiennes, en tout cas. Et certainement pas plus que les États-Unis.

Mercredi soir, le premier ministre a cependant ajouté que les Québécois avaient un « devoir de vigilance », la province n’étant pas à l’abri de la haine.

Ici comme ailleurs, on assiste à une montée du populisme. Ici comme ailleurs, la communauté musulmane en paie le prix.

L’ampleur du phénomène est impossible à mesurer, puisque la plupart des actes haineux ne sont jamais signalés à la police.

Ce n’est pas une raison pour ne rien faire. Au contraire. Pour affronter le vent glacial qui souffle dans les recoins les plus sombres du Québec, il faudra bien un jour en connaître la force.

En septembre, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse a levé un petit coin du voile en détaillant 86 évènements haineux survenus en deux ans au Québec, dont le cas d’une femme portant le hidjab qui aurait été littéralement poussée devant une voiture.

La Commission a recommandé au gouvernement d’encourager les recherches sur les actes haineux et de développer des outils pour mieux comprendre les origines de cette haine, ses manifestations et ses conséquences.

L’organisme a surtout pressé Québec de reconnaître explicitement le phénomène et d’adopter une politique gouvernementale pour le combattre.

Je ne sais pas comment nous en sommes arrivés là.

Mais je sais que nous sommes rendus là. Nous ne pouvons plus nous permettre de rester les bras croisés.