Clément Robitaille a été évincé de son appartement le 5 janvier 2021. Incapable de se reloger en pleine crise du logement, le septuagénaire a emménagé dans son véhicule. Le 19 juillet, il a été retrouvé mort sur la banquette arrière.

Publié le 4 juin
Frédérik-Xavier Duhamel
Frédérik-Xavier Duhamel La Presse

Les propriétaires successifs du 3615, rue Bélanger, à Montréal, ont tenté de convaincre les occupants de partir pour y faire des rénovations. Trois locataires ont résisté.

Parmi eux se trouvait M. Robitaille, qui vivait dans l’immeuble depuis plus de 30 ans. « Les propriétaires allaient l’achaler souvent. Ils mettaient de la pression », raconte Paul Girouard, un ancien voisin et ami qui l’a encouragé à ne pas céder. « Ils l’ont quand même harcelé jusqu’à ce qu’il signe. »

PHOTO FOURNIE PAR LE SPVM

Clément Robitaille

Les deux autres locataires ont refusé de résilier leur bail et ont fait appel au Tribunal administratif du logement (TAL) pour s’opposer à des hausses de loyer — ils ont obtenu des hausses minimes - et entériner des ententes de relogement pendant des travaux.

Le propriétaire actuel, 9423-6700 Québec inc., a acheté l’immeuble en septembre 2020. Ses trois premiers actionnaires sont Yann Guay, Stéphane Côté et David Brissette-Cayer. Tous joints par téléphone ou par courriel, seulement l’un d’entre eux a rappelé La Presse, sans vouloir dévoiler son identité.

Le propriétaire précédent, Live Immobilier, a acheté le bloc en mars 2020 avant de le vendre à 9423-6700 Québec inc. Joint par téléphone, Alexandre Blanchard, le président de l’entreprise, a refusé de répondre aux questions de La Presse.

« Vétuste »

M. Girouard est parti en juin 2020, d’après l’entente de résiliation de bail signée avec Live Immobilier qu’il a montré à La Presse. Il a reçu 2380 $ en compensation.

M. Robitaille, lui, a signé une entente avec 9423-6700 Québec inc. le 8 septembre 2020 qui prévoyait une indemnisation de 2500 $ plus les frais de déménagement. Selon l’actionnaire de la compagnie qui s’est entretenu avec La Presse, ils n’ont eu qu’une autre rencontre avec M. Robitaille auparavant pour lui expliquer la nature des travaux à venir. Des travaux nécessaires, estime-t-il, puisque le bloc était « vétuste ».

Un rapport d’inspection commandé par Live Immobilier et transmis à La Presse par M. Guay, de 9423-6700 Québec inc., conclut que l’appartement de M. Robitaille est « insalubre et impropre à l’habitation ».

Quand [M. Robitaille] a signé, c’est là que sa vie a changé. Il était devenu dépressif, tu voyais que ça ne marchait plus, son affaire. J’allais le voir, il ne parlait même plus, je voyais qu’il était dérangé, dépassé par les évènements.

Paul Girouard, ancien voisin de M. Robitaille

Deux résidants de longue date du 3615 et un membre de la famille de M. Robitaille ont corroboré les propos de M. Girouard.

Malgré ses efforts, M. Robitaille, qui payait un loyer de 400 $, n’a pas trouvé d’autre appartement. « Il voyait que c’était bien plus cher », explique M. Girouard. « Quand il allait voir des logements, c’était comme 800 $-900 $. Il disait : “ Ça a pas de bon sens. ” »

9423-6700 Québec inc. lui a aussi fourni une liste de logements potentiels dont le loyer variait entre 500 $ et 1200 $ par mois.

Entente reportée

L’entente prévoyait la résiliation du bail au 8 octobre 2020, mais elle a été reportée au 31 octobre « vu les difficultés éprouvées par le locataire pour se reloger », peut-on lire dans une décision du TAL.

Puisqu’il occupait toujours le logement en novembre, 9423-6700 Québec inc. s’est tournée vers le tribunal pour l’évincer. Dans son jugement du 4 décembre, la juge administrative Sylvie Lambert accepte la demande et ordonne l’expulsion de M. Robitaille. Il était absent à l’audience.

Puis, le 5 janvier, « ils l’ont sacré dehors », résume M. Girouard. « Il est parti avec son camion et le peu de linge qu’il avait. »

« Vous avez été évincé de votre domicile », peut-on lire sur un avis de la Ville de Montréal obtenu par La Presse. « Vos biens seront entreposés pour une période maximale de 60 jours. »

Les proches de M. Robitaille ont alors perdu sa trace, ce qui a mené à la diffusion d’un avis de recherche. « Je le cherchais, puis à un moment donné, je l’ai retrouvé, j’essayais de l’aider », soupire M. Girouard.

M. Robitaille n’a jamais réclamé ses meubles. Il a dormi dans son véhicule, un Ford Escape 2009 gris, le reste de l’hiver et jusqu’à sa mort.

« M. Robitaille est vraisemblablement décédé le 16 juillet 2021 d’un malaise cardiaque, après s’être déshydraté [à la suite d’] un séjour prolongé dans son véhicule, sans ventilation ni climatisation, alors que les températures extérieures étaient élevées », peut-on lire dans le rapport du coroner obtenu par La Presse.

Son corps a été trouvé sur la banquette du véhicule garé rue d’Assise, dans Saint-Léonard. L’homme de 71 ans « ne souffrait d’aucun problème de santé diagnostiqué et ne prenait aucun médicament » sur ordonnance, précise le coroner.

« C’est parce qu’ils l’ont mis dehors qu’il s’est laissé mourir », affirme M. Girouard, une formule reprise dans les autres témoignages. « Quand tu restes à la même place [aussi longtemps], puis que tu es obligé de changer de place, tu es perdu. »

Le locataire qui vit dans l’ancien appartement de M. Robitaille, maintenant rénové, dit payer 1400 $ par mois, soit 1000 $ de plus que le locataire évincé.

Ce que dit le Code civil

L’article 1959.1 du Code civil du Québec interdit en principe à un locateur d’évincer un locataire lorsqu’il « est âgé de 70 ans ou plus, occupe le logement depuis au moins 10 ans et a un revenu égal ou inférieur au revenu maximal lui permettant d’être admissible à un logement à loyer modique », soit 31 000 $ par année pour une personne seule à Montréal en 2020. Clément Robitaille, un retraité, avait un revenu inférieur à ce seuil, selon son ancien voisin Paul Girouard, et aurait donc satisfait aux conditions.