(Ottawa) Des policiers à chaque coin de rue, une centaine d’arrestations, des dizaines de poids lourds remorqués, un temps glacial. Rien n’a réussi à déloger les protestataires du centre-ville d’Ottawa, vendredi, où l’ambiance était de plus en plus tendue au 22e jour du convoi.

Mis à jour le 18 février
Alice Girard-Bossé
Alice Girard-Bossé La Presse
Mylène Crête
Mylène Crête La Presse
Mélanie Marquis
Mélanie Marquis La Presse
Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse
Mayssa Ferah
Mayssa Ferah La Presse

Au moment où nous écrivions ces lignes, les autorités avaient remorqué 21 véhicules. En matinée, il n’y avait plus de manifestants à bord des camions, et des camions de remorquage étaient à l’œuvre pour bouger les mastodontes. De nombreux conducteurs étaient masqués, par crainte de représailles.

Pendant ce temps, au centre-ville, de nombreux véhicules d’intervention policière étaient aux aguets. Plus d’une centaine de barrages ont été mis en place pour boucler le centre-ville.

PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, LA PRESSE

Remorquage de véhicules dans la rue Nicholas

Certains manifestants ont abouti promenade Sussex, où se trouvait un véhicule récréatif qui bloquait pratiquement toutes les voies. Des agents ont défoncé la porte, l’ont ouverte avec un pied de biche et sont entrés en se protégeant à l’aide de boucliers – non sans avoir examiné le dessous du véhicule avec un miroir d’inspection détecteur de bombe. Ils en sont ressortis avec un individu qui a crié « Liberté ! » en levant les bras.

Une fois le véhicule remorqué, les policiers ont poursuivi leur progression et ont procédé à plusieurs arrestations, dont celle d’une femme qui s’était accrochée au rétroviseur d’un poids lourd en criant : « C’est mon camion ! » Dans les habitacles des camions, tant à cette intersection qu’à celle des rues Wellington et Rideau, où les agents de la Sûreté du Québec (SQ) étaient postés, des occupants disaient qu’ils ne bougeraient pas.

« Qu’ils m’arrêtent s’ils veulent. Je suis prêt à aller en prison », a hurlé Troy Dorey, de la Nouvelle-Écosse, dont le devant du camion se trouvait à quelques mètres du cordon policier. « C’est ma maison ici, ils n’ont pas le droit d’entrer », a quant à lui affirmé Richard, de Niagara Falls, qui est lui aussi prêt à se retrouver en prison « pour [ses] enfants et petits-enfants » et leur « liberté ».

Les policiers avancent

Les policiers avaient gagné du terrain en fin d’après-midi et se rapprochaient peu à peu du cœur de la manifestation dans la rue Wellington, à Ottawa.

Des protestataires se sont retrouvés nez à nez avec des policiers à cheval, qui éloignaient la foule.

Selon la police d’Ottawa, des participants au convoi ont agressé des agents. Plusieurs ont tenté de leur retirer leurs armes durant l’opération. Les autorités utilisent des « moyens de désescalade » pour gérer la situation, a affirmé le corps policier sur Twitter.

PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

Policiers gardant l’entrée du Château Laurier

Aux alentours du Château Laurier, une haie de policiers faisait face aux protestataires à cran. Des agents à cheval ont fait reculer la foule, projetant quelques manifestants au sol sur leur passage, dont une dame âgée.

Une personne aurait jeté un vélo aux pieds de l’un des animaux pour tenter de le blesser et a été arrêtée, selon la police.

Des manifestants déterminés à rester

Malgré tout, l’occupation perdure. Des centaines de personnes se trouvaient toujours aux abords du parlement peu avant 21 h, malgré les interventions ciblées dans le secteur du centre-ville du matin.

PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

Camions bloquant une rue du centre-ville d'Ottawa, vendredi soir

Après 22 jours de cacophonie, de coups de klaxon et de slogans demandant la « liberté », Kyle Norbury ne se lasse pas et profite de la tempête. L’Albertain a passé la matinée à former des bancs de neige autour des véhicules des manifestants. « Ça sert d’isolant », dit-il.

La forte présence policière dans le centre-ville ne le préoccupe pas.

On n’est pas inquiets du tout. Ils ne nous font pas peur. On va rester ici. On n’ira nulle part.

Kyle Norbury, manifestant venu de l'Alberta, à propos de la présence policière

Les rues demeurent bloquées pour empêcher les occupants de regagner le cœur de la manifestation.

Un employé de Postes Canada qui préfère préserver l’anonymat fronce les sourcils en grelottant. « Moi, je vais rester. Rendu là, j’ai plus rien à perdre. Je ne suis pas vacciné, donc je suis en arrêt de travail, et on me bloque l’accès à tout. Je veux me battre contre ça. »

Les autorités ont lancé un avertissement : « Vous devez partir. Vous devez cesser toute activité illégale et retirer immédiatement votre véhicule ou vos biens de tous les sites de protestation illégaux. Toute personne se trouvant sur le site d’une manifestation illégale peut être arrêtée. »

La police a rappelé aux manifestants qu’ils s’exposaient « à de graves sanctions » s’ils n’obtempèrent pas. La Loi sur les mesures d’urgence prévoit des amendes pouvant aller jusqu’à 5000 $ et une peine de prison maximale de cinq ans, selon la gravité de l’infraction.

La rue Wellington toujours festive

Le centre-ville habituellement tranquille d’Ottawa était méconnaissable, vendredi.

Des tireurs d’élite parcouraient les toits de certains immeubles, un drone de la police survolait les rues de la capitale et des agents de la SQ documentaient les évènements à l’aide de caméras vidéo.

PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

Des policiers ont surveillé les manifestations du toit d’un édifice.

Mais devant le parlement, l’insouciance régnait.

Rue Wellington, face au parlement, de nombreuses génératrices fonctionnaient à plein régime pour réchauffer les camions et les tentes qui abritent les manifestants. Quelques-uns s’affairaient à pelleter le square près de la statue de Terry Fox tôt le matin. D’autres installaient un château gonflable pour que les enfants puissent jouer ou faisaient rôtir un porc entier à la broche. Une vingtaine d’irréductibles dansaient au son d’une musique forte.

À la tombée de la nuit, une poignée de personnes se déhanchaient au son de tambours et d’une mélodie pop-rock, au milieu d’innombrables drapeaux canadiens flottant au vent. Des slogans dénonçant une dictature tapissaient la clôture, alors que l’air s’embaumait d’un fort effluve de cannabis.

Un homme a envoyé un doigt d’honneur à l’édifice en chantant : « Fini la dictature ! » en comparant le gouvernement Trudeau à celui de Fidel Castro.

PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

Venue du Nouveau-Brunswick pour appuyer la cause des camionneurs, Carole Ouellet ne craint pas l’intervention policière. Elle n’a guère l’intention de plier bagage pour rentrer chez elle, à Kedgwick, dans le nord-ouest de la province. « On ne veut pas de violence », a-t-elle dit d’emblée.

La vaccination obligatoire, c’est de la discrimination. […] La vaccination devrait être un choix personnel. Je n’ai rien contre ceux qui veulent se faire vacciner. Mais menacer les gens qu’ils vont perdre leurs emplois parce qu’ils ne veulent pas le prendre, c’est trop.

Carole Ouellet, manifestante venue du Nouveau-Brunswick

IMAGE FOURNIE PAR LA POLICE D’OTTAWA

Un périmètre a été délimité autour du centre-ville, et la police a créé une zone sécurisée qui s’étend sur plusieurs kilomètres.

L’une de ses amies, qui est infirmière, a perdu son emploi parce qu’elle ne voulait pas être vaccinée. « Elle n’a plus de job, pas de chômage non plus. Elle vient de se faire construire une maison neuve. C’est affreux, ce qui se passe. »

Elle a indiqué qu’elle refusait de se faire vacciner parce qu’elle a été gravement malade après avoir obtenu un vaccin contre la grippe H1N1. Elle appuie la cause des camionneurs, qui étaient des « héros il y a deux ans et, maintenant, ils sont traités comme des zéros ».

Sa sœur Sylvie Ouellet a vu son fils être exclu de l’équipe de hockey parce qu’il n’est pas vacciné. « Il ne peut pas jouer au hockey, mais il va à l’école avec les mêmes garçons. C’est de la discrimination », a dit Mme Ouellette, qui est arrivée à Ottawa lundi.

PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

Elle ne craint pas non plus l’intervention policière. « Ça ne peut pas être pire que c’est là. Il faut que les mandats tombent. Il y a beaucoup de division. Les gens sont malheureux. Il y a beaucoup de familles qui ne se parlent plus. »

Depuis deux jours, elle dort dans sa voiture, dans un stationnement du centre-ville d’Ottawa. « On paie le stationnement au propriétaire. »

Vers 22 h, les effectifs policiers étaient moins visibles, et des clôtures se tenaient autour du Château Laurier. Environ 300 manifestants se trouvaient toujours sur place. L’opération policière se poursuivra de jour comme de nuit et durera le temps qu’il faudra, a indiqué le chef du Service de police d’Ottawa, Steve Bell, durant une conférence de presse.

PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

Policiers montant la garde devant le Château Laurier

« Nous sommes en contrôle de la situation sur le terrain et nous continuons d’avancer pour reprendre le contrôle de nos rues. Le plan méthodique et bien soutenu par des ressources policières que nous avons élaboré va prendre du temps. Nous avons l’intention de le mener à bien de façon sécuritaire. »

Le campement des Farfadaas délogé

Il ne restait presque plus rien vendredi matin du quartier général des Farfadaas sur la place des Festivals à Gatineau. Seulement deux roulottes étaient toujours visibles lors du passage de La Presse en début de journée. Le groupe d’opposants aux mesures sanitaires y avait élu domicile depuis la fin du mois de janvier, mais la Cour supérieure lui a donné 24 heures pour quitter les lieux jeudi. Il s’est déplacé dans le stationnement d’une église à quelques kilomètres du centre-ville avant de se faire expulser quelques heures plus tard.