Les consultations en cours sur le projet de loi 96 – nouvelle mouture de la loi 101 – couvriront large, mais en diront sans doute peu sur le malaise – voire la colère – des anglophones du Québec. Dites « disposition de dérogation », et c’est reparti.

Louise Leduc
Louise Leduc La Presse

« On a fait de gros efforts pour être bilingues, on s’est assuré que nos enfants sachent parler français. Qu’est-ce que l’on peut faire de plus ? Parfois, c’est un peu décourageant. »

Lorraine O’Donnell, attachée de recherche à l’Université Concordia et coauteure d’un nouveau livre sur la loi 101, résume bien l’état d’esprit actuel des anglophones.

Dans les médias francophones, le projet de loi 96 – une mise à niveau de la loi 101 – a été jugé peu musclé. Chez les anglophones, la réaction est tout autre.

Pas de grosse colère noire généralisée, mais un malaise certain. « La loi 101 a eu des effets négatifs non intentionnels sur les anglophones, rappelle Mme O’Donnell. Ces effets n’ont pas été reconnus et ils persistent encore. La crainte, c’est que la situation se répète [avec le projet de loi 96]. »

Encore aujourd’hui, évoque-t-elle, des anglophones sont exclus de plusieurs emplois, notamment dans la fonction publique.

Difficile de trouver un anglophone plus modéré que Geoffrey Kelley, ex-ministre libéral du Québec. Et pourtant, il peine à réprimer une certaine exaspération.

Ceux qui étaient contre le fait français sont partis à Toronto. Les anglos qui sont restés, ce sont de fiers Québécois et de fiers Canadiens. Est-ce trop demander que de nous laisser tranquilles ?

Geoffrey Kelley, ex-ministre libéral du Québec

Pour lui comme pour tant d’autres anglophones politisés, le recours à la disposition de dérogation est un affront et une atteinte à la vie démocratique.

« La loi 101 avait été présentée au départ [avant le rapatriement de la constitution qui l’a introduite] sans clause nonobstant. Pour René Lévesque, cette clause était un dernier recours, pas une clause qu’on utilise d’entrée de jeu », dit M. Kelley.

Mais des consultations sont bien en cours au Parlement, non ? Oui, mais « peu de témoins anglophones y ont été invités », se désole-t-il.

Et ceux qui critiquent le projet de loi 96 ont tôt fait d’être taxés « d’anti-Québécois ou de faire du Quebec bashing, poursuit-il. Ce n’est pourtant pas péché de poser des questions ! C’est à ceux qui le proposent d’en défendre le bien-fondé ».

Pour les jeunes anglos, une autre perspective

Comme l’indique Madeleine Lawler, présidente de l’organisme Youth 4 Youth, qui représente les jeunes d’expression anglaise, les gens de sa génération ont beaucoup d’autres préoccupations en ce moment que le projet de loi 96. « Il y a la pandémie, la situation de l’emploi… »

D’autant plus, dit-elle, que les jeunes n’ont pas vécu, comme leurs parents ou grands-parents, les pires heures des querelles linguistiques.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Madeleine Lawler, présidente de l’organisme Youth 4 Youth

Le projet de loi 96 inquiète davantage les jeunes, à son avis, dans la mesure « où on ne veut pas retourner dans l’antagonisme des deux solitudes, alors qu’en réalité, nous avons un sentiment d’appartenance, une fierté face à cette culture française dans laquelle nous baignons, nous aussi ».

Elle-même étudie en droit à l’Université de Montréal, un choix qu’elle a fait pour mieux maîtriser le français, ce qui lui apparaît essentiel dans sa future carrière.

Les jeunes anglophones de mon âge reconnaissent que le français est important. En fait, ça fait des années qu’on réclame davantage de cours de français.

Madeleine Lawler, présidente de l’organisme Youth 4 Youth

Par rapport aux enfants immigrants qui ont été tenus de fréquenter une école francophone, les jeunes anglophones regrettent, eux, d’être moins bilingues à la sortie du secondaire ou du cégep.

S’il y a une loi à promulguer, elle estime que le Québec serait bien avisé d’y aller de mesures incitatives plutôt que de contraintes. « La carotte vaut mieux que le bâton », croit-elle.

Marvin Rotrand, conseiller municipal à Montréal, estime quant à lui qu’il y a maintenant consensus au Québec sur la nécessaire protection du français, « tant qu’on ne porte pas atteinte aux droits de la communauté anglophone ».

« Il n’y a pas de tension sociale, Montréal est une ville où les gens sont très tolérants. » Tout ce dont on a besoin, selon lui, « c’est d’un débat serein ».

Il doute que les anglophones descendent dans la rue pour manifester contre le projet de loi 96, mais « ils ont besoin de se faire rassurer quant au maintien de services ».

Un recul de 40 ans

Josh Freed, chroniqueur du Montreal Gazette, estime que les francophones se trompent d’ennemi. L’ennemi le plus redoutable du français, ce ne sont pas les anglophones, mais « l’attrait qu’exerce l’anglais sur les francophones eux-mêmes » qui ont si tôt fait de parler anglais ou de ne pas respecter eux-mêmes l’esprit des lois d’affichage.

Il craint par ailleurs que certaines déclarations des dernières semaines aient fait reculer « 40 ans en arrière ».

Il y a eu ce rapprochement qu’a fait l’avocate Anne-France Goldwater entre le projet de loi 96 et la Gestapo. La commission scolaire English-Montréal, elle, a nié (avant de se raviser) le Québec comme nation avant que François Legault la traite d’organisation radicale. Sans compter une directrice de refuge pour autochtones, Nakuset, qui a prévenu que des gens mourraient en raison du projet de loi 96.

S’il lui est impossible de regretter les heures les plus sombres de la pandémie, Josh Freed est à tout le moins nostalgique de cette période où il sentait que les anglophones et les francophones québécois ramaient tous dans le même sens contre la COVID-19, derrière un François Legault qui lui apparaissait alors « plus humain et empathique ».

L’été est fini, on remet ça comme dans le temps de la rivalité Canadien-Nordiques, ou quoi ? Au bout du fil, Josh Freed croit que ces sursauts de vieille querelle sont en effet notre sport national, dans lequel il n’y a que des perdants. « Personne ne gagne de trophée. Il y a juste des coups. »

Guy Rocher plaide pour une restriction de l’accès aux cégeps anglophones

PHOTO JACQUES BOISSINOT, LA PRESSE CANADIENNE

Le sociologue Guy Rocher lors des audiences publiques du projet de loi 96 à l’Assemblée nationale

Le père fondateur des cégeps et artisan de la Révolution tranquille, Guy Rocher, a réitéré lors d’un témoignage en personne en commission parlementaire à Québec que la réforme de la Charte de la langue française devait à son avis restreindre aux francophones et aux allophones l’accès aux cégeps anglais, une idée que le premier ministre François Legault a déjà qualifiée d’« extrêmiste ». M. Rocher, 97 ans, qui a participé sous le gouvernement de René Lévesque à l’élaboration et à l’adoption de la loi 101, en 1977, estime que le projet de loi 96 du gouvernement Legault est parfois « bancal », sinon « tordu » en matière d’accès aux cégeps anglophones.

Hugo Pilon-Larose, La Presse

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Les municipalités s’inquiètent pour les réfugiés

L’Union des municipalités du Québec (UMQ) s’inquiète que des réfugiés « qui ont fui leur pays » et qui ne connaissent pas du tout le français avant leur arrivée au pays soient mal servis par les villes qui les accueillent si le projet de loi 96 qui modernise la Charte de la langue française est adopté tel quel. Dans cette réforme, le ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, prévoit que les villes ne pourront plus communiquer dans une autre langue que le français avec un immigrant six mois après son arrivée au Québec. Des exceptions sont toutefois prévues, notamment « lorsque la santé, la sécurité publique ou les principes de justice naturelle l’exigent ».

Hugo Pilon-Larose, La Presse

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En chiffres

13,7 % : proportion de personnes ayant l’anglais comme première langue officielle parlée au Québec

8,9 % : proportion de personnes ayant l’anglais comme langue maternelle au Québec

Source : Dernier recensement de Statistique Canada (2016)