(Québec) Le père fondateur des cégeps et artisan de la Révolution tranquille, Guy Rocher, réitère que la réforme de la Charte de la langue française doit à son avis restreindre aux francophones et aux allophones l’accès aux cégeps anglais, une idée que le premier ministre François Legault a déjà qualifiée d’« extrêmiste ».

Hugo Pilon-Larose
Hugo Pilon-Larose La Presse

M. Rocher, qui a participé sous le gouvernement de René Lévesque à l’élaboration et à l’adoption de la loi 101, en 1977, estime que le projet de loi 96 du gouvernement Legault est parfois « bancal », sinon « tordu » dans ce qu’il met au jeu en matière d’accès aux cégeps anglophones. Le ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, propose essentiellement de plafonner la proportion d’étudiants inscrits dans le réseau collégial anglophone à 17,5 % et de limiter la création de nouvelles places.

« Si je suis ici, c’est parce que je suis inquiet de l’avenir de la langue française au Québec. […] J’ai le droit, à mon âge, de m’inquiéter pour l’avenir et je le fais volontiers », a affirmé M. Rocher, 97 ans, lors d’un témoignage en personne en commission parlementaire à Québec.

Retour dans le temps

Le sociologue a offert mercredi aux députés un exposé aux saveurs historiques. Lors de la création des cégeps, a-t-il dit, « j’étais persuadé [qu’ils] n’auraient pas d’influence, ou [peu] d’influence sur ceux qui allaient les fréquenter. Je me trompais ».

« Parce que cette institution marque tellement les jeunes et marque tellement la société québécoise, il est essentiel à mon avis que les francophones et les allophones fréquentent le cégep en français. […] Je dirais même qu’en 1977, nous avons fait une erreur. Nous aurions dû porter la loi 101 jusqu’au cégep et même je dirais jusqu’au baccalauréat », a-t-il ajouté.

M. Rocher a également appuyé une proposition du Parti libéral, qui souhaite que les cégeps anglophones imposent trois cours donnés en français (en histoire, en sociologie, ou dans d’autres matières) à tous leurs étudiants. Pour le sociologue, accroître l’accès à la culture québécoise, et non pas seulement qu’à la langue française, permettrait d’apaiser des tensions.

« J’ai assez fréquenté d’anglophones québécois pour savoir que malheureusement nous ne nous connaissons pas assez, ça c’est certain. […] Nous avons nos préjugés, ils ont les leurs. Je souhaiterais souvent [que les anglophones] soient les messagers de notre culture québécoise et de notre point de vue au Canada anglais. Peut-être qu’ils pourraient nous protéger contre le Québec bashing dont on parle. Ils nous connaissent mieux », a dit M. Rocher.

De l’espoir

Malgré ses vives critiques envers les dispositions prévues pour les cégeps dans le projet de loi 96, Guy Rocher a salué mercredi l’initiative du ministre Jolin-Barrette, qui partage selon lui les pas du père de la loi 101, Camille Laurin, en matière de protection du français au Québec.

« Ce que fait votre projet de loi, c’est une nouvelle loi 101 renforcée pour l’avenir. […] C’est prometteur », a-t-il dit, saluant la création d’un commissaire à la langue française et de Francisation Québec, entre autres.

Sur un ton moqueur et bienveillant, M. Rocher a rappelé aux parlementaires que la commission parlementaire qui a étudié la loi 101 à l’époque était « beaucoup plus agitée que celle-ci ».

« Vous me donnez l’espoir, à mon âge, d’un avenir auquel je ne participerai pas », a-t-il conclu.