Les fleurs, d’abord. J’aime l’émission Bien entendu, à la radio de Radio-Canada. J’aime écouter Stéphan Bureau confesser toutes sortes de personnalités, sa façon de nous les faire découvrir, sans préjugés, sous un nouveau jour. 

Isabelle Hachey
Isabelle Hachey La Presse

Le pot, maintenant. Mercredi matin, Stéphan Bureau n’a pas réussi à faire ça. Remarquez, personne ne s’attendait à ce qu’il nous révèle la face cachée de Didier Raoult.

PHOTO CHRISTOPHE SIMON, AGENCE FRANCE-PRESSE

Didier Raoult, directeur de l’Institut hospitalo-universitaire de Marseille

En fait, beaucoup auraient préféré que l’animateur n’accorde pas de tribune au controversé – le mot est faible – directeur de l’Institut hospitalo-universitaire de Marseille. Et, dans ce cas précis, je partage cette opinion.

Pas parce que Didier Raoult est controversé. J’interviewerais volontiers les pires dictateurs de la planète si on m’en donnait l’occasion. On ne fait pas du journalisme pour ne donner la parole qu’à des êtres respectables.

Non, le problème avec le DRaoult, c’est que cet infectiologue est devenu lui-même… viral. Une référence incontournable chez les négationnistes de la pandémie. Un gourou suivi passionnément, aveuglément, par les complotistes antimasques, antivaccins, anti-toutte – vous savez, ceux qui sont tellement fiers de nous dire qu’ils ont fait leurs recherches.

Ceux-là adorent Didier Raoult. Ils le vénèrent, même s’il est désormais clair que le doc de Marseille avait tout faux à propos de son traitement à l’hydroxychloroquine. Et même si les faits ne cessent de le contredire.

En janvier 2020, par exemple, ce grand spécialiste des infections épidémiques raillait : « Il y a trois Chinois qui meurent et ça fait une alerte mondiale… »

En février 2020 : « La chose la plus intelligente qui a été dite, c’est par Trump qui a dit que cela allait disparaître au printemps… »

En mai 2020 : « La chance qu’un vaccin pour une maladie émergente devienne un outil de santé publique est proche de zéro. […] Trouver un vaccin est un défi idiot ! »

Je pourrais continuer longtemps. Au fil de la pandémie, Didier Raoult s’est fait une spécialité de dire une chose et son contraire. Avec une ligne directrice : la pandémie n’est pas si grave ; elle ne menace pas la santé publique.

Pas étonnant que le DRaoult soit vénéré par les complotistes de la planète : il leur dit ce qu’ils veulent entendre. Il alimente leur délire. Il retarde le groupe.

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Stéphan Bureau comprend ceux qui se sont opposés à ce qu’une tribune soit offerte à Didier Raoult à la radio publique, mais ne partage pas leur avis. « Pour juger, il faut quand même encore entendre », s’est-il défendu en ondes.

Mais l’autre problème avec le DRaoult, bien franchement, c’est qu’on l’a déjà assez entendu. Plus qu’assez, même.

Et que pour vraiment juger, il aurait fallu entendre des réponses à des questions pas mal plus serrées.

En 42 minutes d’interview, l’animateur n’a pas trouvé le moyen d’interroger Didier Raoult sur la poursuite que ce dernier vient de déposer contre Elisabeth Bik, microbiologiste néerlandaise spécialisée en intégrité scientifique.

Pourtant, cette histoire est un pur scandale.

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Elisabeth Bik est un chien de garde des publications scientifiques. Elle a forcé la rétractation de plus de 400 faux articles de recherche. Elle se spécialise dans le plagiat, les manquements éthiques, les manipulations d’images et les fraudes scientifiques.

En mars 2020, la microbiologiste s’est penchée sur une étude du DRaoult qui vantait les vertus de l’hydroxychloroquine pour traiter la COVID-19. Elle a noté que trois patients traités avaient été transférés aux soins intensifs. Un autre était mort. Or, ces patients avaient été exclus de l’étude.

Forcément, une fois ces patients disparus, les données paraissaient très prometteuses…

Elisabeth Bik a ensuite relevé des problèmes de méthodologie ou de manipulation de données dans des dizaines d’autres publications du DRaoult et de ses équipes.

Pendant des mois, le DRaoult a répondu en insultant la chercheuse. « Une cinglée », a-t-il lâché à la télé nationale. « Une chasseuse de sorcières », « une fille qui me traque », « une chercheuse ratée », a-t-il encore pesté.

Puis, le DRaoult et Éric Chabrière, un professeur d’Aix-Marseille, ont lâché les chiens : ils ont publié les coordonnées personnelles de la microbiologiste sur les réseaux sociaux…

Le 29 avril, les deux hommes ont déposé une poursuite contre Elisabeth Bik auprès du procureur de Marseille, l’accusant de « harcèlement, tentative de chantage et extorsion ».

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Tentative de chantage ? Selon Le Monde, un simple tweet d’Elisabeth Bik serait à l’origine de cette accusation. En réponse à une attaque sur son intégrité, elle avait suggéré à l’Institut du DRaoult de la soutenir par l’entremise d’un site de financement participatif.

L’ironie du message – soulignée par une émoticône – semble avoir échappé au DRaoult et à son confrère.

Harcèlement ? Cette fois, ce sont les critiques – sérieuses et documentées – des articles publiés par le DRaoult qui seraient en cause.

Disons-le sans détour, cette poursuite est une basse manœuvre, de la part du DRaoult, pour tenter de réduire Elisabeth Bik au silence. Non seulement elle, mais tous les experts qui auraient l’audace de critiquer ses travaux, à l’avenir.

PHOTO COMMONS WIKIMEDIA

Elisabeth Bik, microbiologiste néerlandaise spécialisée en intégrité scientifique

Admettons que ce n’est pas très scientifique, comme procédé. Ça relève de l’obscurantisme.

D’ailleurs, des centaines de scientifiques ont signé une lettre de soutien à leur consœur. Jamais des scientifiques ne devraient être harcelés de la sorte, estiment-ils, pour avoir mis en lumière des manquements dans les travaux de recherche de leurs pairs.

Avec cette poursuite honteuse, c’est la science elle-même que le DRaoult tente de bâillonner.

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Mais vous n’aurez pas entendu parler de cette affaire, mercredi, à l’émission Bien entendu. « D’aucuns m’ont prédit que j’allais organiser le suicide de ma carrière simplement en vous invitant », a glissé Stéphan Bureau au DRaoult en début d’interview.

Franchement, je ne pense pas.

Je ne pense pas qu’il faille du courage pour interviewer Didier Raoult. Je pense qu’il en faut pour le critiquer. Pour soulever des questions difficiles sur l’intégrité de ses travaux. Sur le populisme scientifique qu’il exploite sans gêne. Sur son influence inquiétante dans la sphère complotiste.

Ça prend du courage parce que Didier Raoult dispose d’une armée de partisans en ligne. De petits soldats teigneux, qui attaquent en meute, qui abreuvent d’insultes, qui menacent de mort. Demandez à ceux qui ont osé le critiquer. Demandez aux journalistes scientifiques. Aux chroniqueurs. Aux médecins.

Demandez à Elisabeth Bik.