Trois ans après les affaires Kanata et SLÀV, la firme de sondage CROP a voulu savoir quel regard les Québécois posent sur l’appropriation culturelle. Les résultats sont à la fois étonnants et instructifs. Pourvu qu’on fouille les données.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Dix cas de figure ont été soumis à un échantillonnage de 1000 répondants. On leur a demandé, pêle-mêle, à quel point ils étaient favorables ou défavorables à ce…

… qu’une pièce de théâtre racontant l’histoire de l’esclavage aux États-Unis soit produite par une personne « blanche ».

… qu’une pièce de théâtre racontant l’histoire des francophones à l’époque de la Nouvelle-France soit produite par une personne « noire ».

… qu’un écrivain (homme) écrive un livre racontant le vécu d’une femme, mais aussi qu’une écrivaine (femme) écrive un livre racontant le vécu d’un homme.

… qu’une troupe dont les danseurs sont d’origine québécoise (blancs) propose un spectacle de salsa et de merengue.

… qu’un restaurant dont les propriétaires sont « blancs » propose un menu d’inspiration coréenne.

… que des propriétaires coréens ouvrent une cabane à sucre.

… qu’une chanteuse latina porte un costume de geisha dans une vidéo promotionnelle.

… qu’une troupe dont les danseurs sont d’origine latine propose un spectacle de musique folklorique québécoise.

… qu’une chanteuse asiatique porte un bikini aux couleurs de la Jamaïque et chante du reggae.

Grosso modo, les Québécois sont plutôt favorables aux situations présentées et sont loin de voir des cas d’appropriation culturelle partout.

Pour l’ensemble des exemples soumis, le total des répondants « totalement favorables » et « plutôt favorables » oscille entre 54 % et 44 %.

Pour ce qui est des gens qui sont « totalement défavorables » et « plutôt défavorables » à ces situations, le total varie de 11 % à 19 %. Le taux le plus élevé porte sur le cas d’une pièce de théâtre racontant l’histoire de l’esclavage par une personne « blanche ».

On a aussi offert aux répondants le choix de dire s’ils étaient « indifférents » aux énoncés présentés. Entre 32 % et 38 % ont choisi cette option. C’est énorme.

« Le terme "indifférent" est important ici, explique Dominique Bourdages, vice-président chez CROP. On aurait pu mettre "acceptable", mais là-dedans, il y a une forme de résignation. Donc, les gens pour qui cet enjeu n’est pas important pouvaient plutôt répondre cela. »

Il est intéressant de noter, lorsqu’on regarde de près le profil des répondants, que les opinions diffèrent peu selon le sexe, la langue parlée ou la région où habitent les répondants. On note toutefois que les Montréalais sont un peu plus nombreux à désapprouver ces situations.

En ce qui a trait à l’âge, il existe, dans certains cas, une certaine différence entre les groupes des 18-34 ans et les autres. Les plus jeunes ont tendance à être plus défavorables aux situations proposées que les 35-54 ans et les 55 ans et plus.

On a demandé aux répondants de préciser s’ils faisaient partie d’une minorité visible. Si elles sont aussi « favorables » à ces situations que les autres groupes, les personnes provenant d’un groupe minoritaire sont toutefois un peu plus nombreuses à être « défavorables » à certains scénarios suggérés, particulièrement ceux qui touchent les racines et l’histoire d’une culture.

Ces gens sont à 28 % défavorables à ce qu’une pièce sur l’esclavage soit produite par une personne « blanche ». Mais ils sont également à 21 % contre l’idée qu’une pièce sur la Nouvelle-France soit produite par une personne « noire ». Il y a donc là une certaine cohérence.

On a voulu vérifier si on retrouvait le principe du deux poids, deux mesures. On s’est rendu compte que tout le monde juge ces situations de la même manière, sans égard à qui s’approprie quoi.

Dominique Bourdages, vice-président chez CROP

On serait tenté, à la lumière de ces résultats, de conclure que la question de l’appropriation culturelle glisse sur le dos des Québécois comme sur celui d’un canard. Ce serait une erreur. Je précise que seulement 20 % des répondants ont affirmé faire partie d’une minorité culturelle.

Et comme les situations d’appropriation culturelle sont souvent l’affaire de groupes minoritaires, ceci explique en partie cela.

Ce sondage nous montre toutefois que depuis les affaires Kanata et SLÀV, en 2018, nous avons appris à démêler certaines choses. Si on se fout de savoir qui est aux fourneaux d’une cuisine ou de connaître le sexe d’un auteur et celui des personnages qu’il invente, on demeure toutefois plus attentif aux situations où la souffrance est impliquée.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Le Festival international de jazz de Montréal avait pris la décision d'annuler le spectacle SLĀV, de Robert Lepage et Betty Bonifassi, après que des manifestants eurent dénoncé le manque de diversité chez les comédiens et l'appropriation d'un récit de Noirs au profit de Blancs.

« J’ai le sentiment, et c’est très personnel, que lorsqu’il y a un historique de ségrégation, d’esclavagisme, de violence ou d’injustice à l’égard d’une minorité, c’est là qu’on devient plus sensible, ajoute Dominique Bourdages. C’est plus difficile de défendre le sort de la cuisine coréenne que l’esclavagisme. »

Reste à comprendre maintenant les raisons qui déclenchent une « affaire » d’appropriation culturelle. Pourquoi la pièce Kanata a été perçue ainsi alors que l’exposition Riopelle : à la rencontre des territoires nordiques et des cultures autochtones, actuellement à l’affiche au Musée des beaux-arts de Montréal, est vue comme un hommage.

Où commence l’appropriation ? Où s’arrête l’hommage ? En janvier dernier, la Ville de Montréal a voulu souligner la mémoire de l’auteure innuk Mitiarjuk Nappaaluk en nommant le Centre Peter McGill du nom d’un de ses romans, Sanaaq. Cela a été reçu comme une forme d’appropriation culturelle.

Et pourtant, il n’y avait que de bons sentiments derrière ce geste.

« Il faut se le dire, les médias ont un pouvoir immense dans ce genre d’affaires, dit Dominique Bourdages. Il suffit qu’un petit groupe se plaigne de quelque chose, les médias s’en mêlent et ça met le feu aux poudres. »

Oui, nous apprenons à démêler certaines choses, mais entre les principes de la liberté d’expression et la vague d’ordre moral qui nous envahit en ce moment, il n’est pas facile d’y voir clair.

Aller vers l’autre sans imiter, sans voler, sans réinterpréter, c’est le défi que nous avons en ce moment.

Pour consulter les résultats : https://www.crop.ca/fr/blogue/2021/286/