François Legault a lâché sa bombe mercredi en mêlée de presse.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Il n’a pas parlé de simples carabines.

Il a parlé d’AK-47. De kalachnikovs. De ces armes automatiques qui vous massacrent un bataillon en moins de deux dans les films de Rambo.

Le message est clair : c’est la guerre. Là-bas, de l’autre côté des barricades, il y a l’ennemi. Les Warriors qui massacreront les nôtres, bandana rouge au front, ceinture de balles à l’épaule, si on n’y prend pas garde.

Pour le dialogue et la main tendue, on repassera.

Le faucon Legault continue de tenir la ligne dure. Mais en refusant de céder le moindre pouce de terrain, en soufflant, même, sur les braises du conflit, il ne peut que braquer davantage les Mohawks de Kahnawake. Tout ça ne peut que mal se terminer.

Commentaires « dangereux », « incendiaires », « irresponsables », « ridicules »… Les représentants autochtones ont tous fermement condamné les propos du premier ministre du Québec. Avec raison.

D’abord, divulguer une information aussi explosive – à supposer qu’elle soit vraie, ce qui est loin d’être clair – est contre-productif sur tous les plans. Les stratèges de la SQ ont dû fulminer en écoutant ce point de presse.

Mais surtout, par ses propos, François Legault jette de l’huile sur un feu de plus en plus incontrôlable. Et ce, pendant que les autorités mohawks tentent désespérément de calmer les esprits à l’intérieur de leur communauté.

« Les défenseurs de notre territoire ne sont pas armés et sont pacifiques. Il n’y a pas d’armes à feu, a déclaré le Conseil mohawk de Kahnawake dans un communiqué. C’est notre responsabilité à tous de faire en sorte que les choses demeurent pacifiques, et le premier ministre ne fait pas exception. »

François Legault « n’a assurément pas considéré la portée de ses paroles pour les membres de la communauté qui vivent quotidiennement avec les souvenirs d’il y a 30 ans », a déclaré quant à lui Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador.

En effet, le premier ministre n’avait pas la sécurité des Mohawks en tête lorsqu’il a parlé d’AK-47. Il s’adressait aux impatients. À ceux qui piaffent, qui exigent que la police « fonce dans le tas », tout de suite, maintenant, pour démanteler les barricades.

Le premier ministre l’a lui-même admis, en réponse à une journaliste qui voulait savoir pourquoi il se permettait de divulguer une info aussi délicate : « Je veux que les gens comprennent pourquoi la Sûreté du Québec n’est pas encore intervenue. »

Autrement dit, François Legault a trouvé, avec son histoire de kalachnikovs, le prétexte idéal pour justifier la lenteur de l’opération policière – opération qu’il réclame lui-même à grands cris depuis des jours et des jours…

Ah, c’était facile de blâmer la mollesse du gouvernement Trudeau, la semaine dernière. Maintenant qu’Ottawa a lancé son ultimatum, que les injonctions ont été accordées, on se rend compte que c’est un brin plus complexe, finalement, qu’on le laissait entendre…

« On essaie de trouver quelqu’un pour signifier l’injonction », a expliqué François Legault aux journalistes. « La SQ a un plan pour démanteler [les barricades], mais évidemment, il y a des gens qui sont armés, et c’est très délicat. »

C’est plus que « très délicat ». Il faut comprendre que les Mohawks ont leur propre force de police, les Peacekeepers, qui ont seulement autorité sur le territoire mohawk de Kahnawake.

Or, les Peacekeepers n’ont pas l’intention d’appliquer l’injonction contre les manifestants. « Nous n’avons aucun intérêt à criminaliser les gens qui défendent nos droits », a déclaré le chef de la force de police mohawk, Dwayne Zacharie, à Radio-Canada.

Mercredi matin, les manifestants ont renforcé leur barricade avec des tas de pierres. La confrontation se dessine. La tension monte. Foncer dans le tas, c’est risquer l’explosion.

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Lundi soir, des dizaines de résidants de Kahnawake se sont réunis d’urgence pour discuter du blocus ferroviaire. Les uns après les autres, ils ont décrit la peur, l’anxiété, la panique même qui se sont emparé d’eux avec la montée des tensions.

La journaliste mohawk Jessica Deer a couvert la réunion pour la CBC. De nombreux résidants ont exprimé leur crainte de revivre une autre crise d’Oka. Certains ont raconté avoir souffert de stress post-traumatique après cet été brûlant de 1990.

Le grand chef Joe Norton marchait sur des œufs. « C’est bien de sortir et de manifester, mais nous avons 200 enfants qui vont à l’école hors du territoire. Nos enfants pourraient subir des contrecoups. Nous pourrions tous subir des contrecoups. »

Ce soir-là, Joe Norton ne sonnait pas comme un chef sur le pied de guerre. Au contraire.

Et pourtant, cette réalité se reflète rarement dans les propos du premier ministre. Il s’émeut beaucoup des millions que le blocus fait perdre à l’économie québécoise, mais se montre peu enclin à écouter ce qu’ont à dire les autochtones – qui subissent, encore plus fortement que les Québécois, les conséquences de ce blocus.

Il faudra bien finir par entamer un dialogue, un vrai, pour dénouer l’impasse. Et par se rendre à l’évidence : une intervention policière ne réglera rien. On le voit déjà, depuis lundi : si un barrage est démantelé quelque part, d’autres prennent aussitôt forme ailleurs. S’ils s’entêtent dans cette voie, les policiers devront affronter une hydre à neuf têtes. L’escalade risque d’être sans fin.

Le faucon Legault clame depuis des jours que ce blocus ne peut plus durer. Il semble tout faire pour que ça dure beaucoup, beaucoup plus longtemps.