Québec solidaire a lancé cette semaine une campagne nationale contre GNL Québec. Les députées Catherine Dorion et Ruba Ghazal braveront la route enneigée de la réserve faunique des Laurentides, ce jeudi, pour protester contre ce mégaprojet de pipeline au gaz naturel et de port méthanier à Saguenay.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Tout cela est fort bien. Parfaitement conséquent avec le programme de QS, qui a fait de la lutte contre les changements climatiques sa priorité absolue.

Mais… comment dire ? C’est le genre d’action à laquelle on s’attend de la part de QS. Cela ne lui coûte pas grand-chose. Au contraire, cela ne peut que renforcer les appuis de sa base militante dans l’ensemble de la province.

S’il y a un politicien pour qui l’opposition à GNL Québec constitue un exercice autrement plus périlleux, c’est bien le député péquiste de Jonquière, Sylvain Gaudreault.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Le député péquiste Sylvain Gaudreault, en septembre 2018

Qu’on y songe. Le projet de 14 milliards est appuyé par la majorité des Saguenéens – 64 %, selon un sondage SOM-Cogeco. Dans la région, on n’a pas l’habitude de cracher sur les bons emplois créés par les projets industriels. Surtout pas maintenant que la population vieillit et que les jeunes s’exilent en masse.

Et pourtant, Sylvain Gaudreault a fait le choix, risqué sur le plan politique, de se prononcer contre le complexe de liquéfaction de gaz naturel de GNL Québec, baptisé Énergie Saguenay. « J’aime mieux dire courageux que risqué », me corrige-t-il à la blague.

Va pour courageux.

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Vu de Montréal, ce courage est difficile à mesurer. En pleine urgence climatique, il semble normal de s’opposer à la construction d’un pipeline destiné à trimballer du gaz albertain sur 782 kilomètres, gaz qui serait ensuite liquéfié à La Baie et expédié sur des méthaniers de 300 mètres, au risque de fragiliser l’écosystème marin du fjord du Saguenay, refuge des bélugas en voie d’extinction…

Il ne semble pas particulièrement héroïque de s’opposer à ce projet qui émettra 7,8 millions de tonnes de gaz à effet de serre (GES) par an, l’équivalent de 3,4 millions de voitures.

Plus on est loin d’un projet et de ses retombées, plus il est facile de le condamner sans réserves.

Prenez l’ex-députée néodémocrate de Jonquière Karine Trudel, qui critiquait il n’y a pas si longtemps la tendance des libéraux fédéraux à faire le contraire de ce qu’ils prêchent.

« On ne peut pas s’attaquer aux changements climatiques tout en achetant un pipeline », s’était-elle indignée, en janvier 2019, dans une interview au Quotidien.

Karine Trudel a perdu ses élections en octobre. Depuis, elle est porte-parole du mouvement « Je crois en ma région », créé pour soutenir de grands projets industriels au Saguenay… dont celui de GNL Québec et de son pipeline !

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Candidat à la chefferie du PQ, Sylvain Gaudreault a mûri sa décision. Il a pesé le pour et le contre du projet. « J’ai eu, effectivement, une longue réflexion. » À la fin, c’est la cohérence qui l’a emporté. Il ne pouvait justement pas faire le contraire de ce qu’il prêche.

Pour moi, le développement de notre région ne doit pas passer par une usine de liquéfaction dont la durée de vie risque d’être au maximum 25 ans. Au bout de 25 ans, il va se passer quoi ? On va encore se retrouver avec des pertes d’emplois, il va falloir décontaminer. Il est préférable d’investir dans une économie du XXIe siècle, tournée vers l’avenir.

Le député Sylvain Gaudreault

Risqué ? Bien sûr. Mais le risque est calculé.

« Si une partie de la population ne me suit pas quant à ma position sur GNL, elle me suit au moins sur ma franchise et ma cohérence, croit-il. Et ça, je pense que c’est rentable d’un point de vue purement politique. Les gens ont le goût d’avoir des politiciens francs et cohérents. »

On ne le contredira pas là-dessus.

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Sylvain Gaudreault s’oppose à des hommes qui auraient dû être ses alliés naturels. Le président de Port Saguenay, qui défend le projet, est l’ex-député péquiste de Chicoutimi Stéphane Bédard. Le directeur du développement régional d’Énergie Saguenay est l’ex-député péquiste de Lac-Saint-Jean Stéphan Tremblay.

Ce dernier admet avoir été surpris par l’opposition de Sylvain Gaudreault au projet. « Je pense que de tourner le dos à GNL Québec dans sa région… » Il ne termine pas sa phrase, se reprend : 

Nous avons le même objectif de lutte aux changements climatiques, mais on n’a pas la même façon d’y arriver. Lui fait le calcul qu’on ne devrait pas faire Énergie Saguenay.

Stéphan Tremblay, directeur du développement régional d’Énergie Saguenay

Stéphan Tremblay avance plutôt que le gaz naturel contribuera à réduire les GES en remplaçant des énergies fossiles plus polluantes, comme le charbon utilisé en Europe et en Asie.

« C’est un peu contre-intuitif de penser qu’en ajoutant une structure de cette ampleur liée au carburant fossile, on va contribuer à réduire les gaz à effet de serre », admet-il.

GNL Québec prévoit pourtant réduire les émissions mondiales de GES de 28 millions de tonnes par an – une estimation contestée, soulignons-le, par bon nombre d’experts.

L’argument a toutefois l’heur de plaire au gouvernement caquiste et au premier ministre Legault, qui a déclaré la semaine dernière à l’Assemblée nationale qu’Énergie Saguenay allait « aider la planète » à lutter contre la crise climatique.

Mais pour Sylvain Gaudreault, nous n’en sommes plus là. Pour atteindre les cibles de réduction des GES, il n’y a qu’un moyen : dire adieu aux combustibles fossiles. « L’urgence climatique fait en sorte qu’il faut passer tout de suite aux énergies renouvelables. »

François Legault devrait par ailleurs « se garder une gêne », glisse le député péquiste, le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement ne s’étant pas encore penché sur le projet. L’enthousiasme du premier ministre à son égard donne l’impression que les dés sont pipés.

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Au Saguenay, d’autres élus auraient aussi avantage à faire preuve de réserve.

Les membres du conseil municipal de Saguenay, par exemple, qui ont adopté la semaine dernière une résolution d’appui au mouvement « Je crois en ma région ».

Ce regroupement n’a rien d’un mouvement populaire. C’est une opération de relations publiques destinée à vendre GNL Québec aux Saguenéens.

Derrière ce « mouvement », il y a les chambres de commerce de la région, Port Saguenay, des associations de parcs industriels.

Mais le plus beau dans tout ça, c’est que cette opération de relations publiques est aussi financée par… ceux-là mêmes qu’elle est censée convaincre !

Ce sont en effet les contribuables saguenéens qui ont payé le salaire de Karine Trudel (33 000 $ pour quatre mois, jusqu’à la fin de février). L’ex-députée néodémocrate a été recrutée par Promotion Saguenay, l’organisme de développement économique de la Ville.

« C’est comme si le gouvernement et les instances municipales devenaient les porte-parole de GNL Québec, dénonce Sylvain Gaudreault. On ne se contera pas de peurs, “Je crois en ma région”, c’est juste une façade pour faire la promotion de GNL Québec. »

Le député croit en sa région. Autrement.

Il est convaincu que le Saguenay–Lac-Saint-Jean peut devenir un « leader mondial des énergies renouvelables et de l’économie verte ».

Enthousiaste, il énumère une foule de projets – l’aluminium sans carbone, la biométhanisation, la construction de bornes de recharge électrique pour tout le Québec – qui pourraient permettre à la région de créer cette « filière innovatrice ».

On l’écoute et, franchement, on a envie d’y croire.