Santé Canada se demande depuis cinq ans si elle devrait interdire ou restreindre l’usage agricole du chlorpyrifos, un insecticide controversé soupçonné de nuire au développement neurologique des enfants. Corteva, principal fabricant du produit, a finalement décidé de lui-même d’arrêter sa production, une situation qui illustre la lenteur de l’agence fédérale dans le dossier des pesticides, selon des groupes environnementaux.

Daphné Cameron Daphné Cameron
La Presse

« Quand l’industrie elle-même commence à restreindre ses activités et avoir un recul volontaire, c’est que l’on sait que le problème est gigantesque et que le gouvernement aurait dû et pu intervenir bien avant », estime la chef des projets scientifiques à la Fondation David Suzuki, Louise Hénault-Ethier.

« C’est un peu le monde à l’envers », ajoute Nadine Bachand, chargée de projet, pesticides et produits toxiques, chez Équiterre. « C’est inquiétant, en fait. On n’est pas bien protégés. C’est pour cela qu’on demande des réformes profondes du processus d’homologation et de réévaluation fédéral pour que ça ne prenne pas des années et des années avant qu’on ait des décisions. »

Qu’est-ce que le chlorpyrifos ?

Commercialisé en 1965, le chlorpyrifos est l’un des pesticides les plus vendus au Canada. Cet insecticide à large spectre est utilisé pour lutter contre une kyrielle de ravageurs qui s’attaquent à une cinquantaine de cultures de fruits, de légumes, de céréales, de légumineuses, de noix. Son usage domestique est proscrit depuis l’an 2000.

En 2018, le ministère de l’Environnement du Québec a placé cet ingrédient actif sur sa liste des cinq pesticides « les plus à risque », rendant le produit inaccessible pour les agriculteurs sans une ordonnance d’un agronome.

Des études sérieuses ont mis au jour une association entre l’exposition prénatale au chlorpyrifos et l’apparition de troubles neurodéveloppementaux durant l’enfance, notamment un QI moindre, des problèmes de comportement ou des troubles du déficit de l’attention.

« C’est vraiment significatif. Le chlorpyrifos fait partie d’une classe de pesticides particulièrement toxiques : les organophosphorés. Ils sont de moins en moins utilisés à cause de leur grande toxicité. C’était l’un de ceux qui restaient en usage assez courant », explique Maryse Bouchard, professeure agrégée au département de santé environnementale et santé au travail de l’Université de Montréal et du CHU Sainte-Justine.

« Il y a plusieurs études, j’en ai moi-même mené, qui ont montré que l’exposition pendant le développement des enfants était associée à un neurodéveloppement compromis. C’est donc vraiment une excellente nouvelle », a-t-elle ajouté.

Une décision d’affaires

Corteva Agriscience, principal fabricant du chlorpyrifos, a confirmé mardi à La Presse qu’elle cesserait graduellement de produire l’insecticide d’ici à la fin de l’année. L’entreprise, qui commercialise le produit sous le nom Lorsban, invoque uniquement des raisons d’affaires pour justifier sa décision, et non des raisons de santé.

« La demande a diminué significativement au cours des deux dernières décennies, particulièrement aux États-Unis. Dû à cette réduction dans la demande, Corteva a pris la décision stratégique d’éliminer progressivement notre production en 2020 », nous a écrit le porte-parole canadien de Corteva, Kris Allen.

Fait à noter, d’autres entreprises vendent des versions génériques du produit, le brevet étant expiré.

L’annonce de Corteva survient par ailleurs alors que l’État agricole de la Californie vient de bannir la vente du pesticide. À la fin de 2020, il sera interdit aux fermiers californiens d’en posséder.

Pas de décision avant l’automne au Canada

Au Canada, c’est l’Agence réglementaire de lutte antiparasitaire (ARLA) — une division de Santé Canada — qui autorise et encadre l’usage des pesticides.

En 2015, elle a annoncé dans son plan de travail quinquennal qu’elle allait réévaluer les usages du chlorpyrifos. En mai dernier, l’ARLA a annoncé son intention d’abandonner la majorité des utilisations agricoles du chlorpyrifos en raison de risques pour l’environnement. Il resterait permis dans certains cas, comme la lutte contre les moustiques.

« La décision commerciale de Corteva de cesser la production du chlorpyrifos d’ici à la fin de l’année ne change rien en ce qui a trait à la réévaluation du chlorpyrifos au Canada. Bien que Corteva ait annoncé l’arrêt de la production, leurs homologations sont toujours valides. Certains reportages annoncent qu’ils continueront de supporter la réévaluation aux États-Unis et qu’ils ont trouvé un acheteur en Inde. On peut par contre confirmer qu’il y a d’autres compagnies titulaires d’homologation de chlorpyrifos au Canada, donc même si les produits de Corteva étaient retirés du marché canadien, la réévaluation continuerait », a écrit mardi Marie-Pier Burelle, porte-parole de Santé Canada, dans un courriel.

En vertu de la loi, les parties intéressées disposent de 90 jours pour faire valoir leurs arguments au gouvernement fédéral si elles ne sont pas d’accord avec les intentions de l’ARLA. Or, dans le cas du chlorpyrifos, la période de commentaires est fermée depuis septembre, mais la décision finale du gouvernement canadien n’a toujours pas été annoncée.

« Une quantité importante d’information nouvelle a été communiquée pendant la consultation de 90 jours, notamment de nouvelles études et de nouvelles données de surveillance des eaux. »

« Cette nouvelle information fait actuellement l’objet d’un examen et sera intégrée à l’évaluation des risques pour l’environnement avant la prise d’une décision. Nous visons à l’heure actuelle la publication d’une décision définitive quant à l’aspect environnement au cours de l’automne 2020 », a expliqué Mme Burelle.

Selon Louise Hénault-Ethier, ce dossier illustre avant tout le fait que l’ARLA est sous-financée et qu’elle manque de personnel pour clore même les dossiers jugés les plus urgents. « C’est la démonstration très concrète de la défaillance du système », dit-elle.

Ordre des agronomes : un rapport suggère de proscrire la rémunération à la vente

Bonis, ristournes, commissions, concours de vente : un comité mandaté par l’Ordre des agronomes pour se pencher sur l’indépendance professionnelle de ses membres recommande au conseil d’administration de l’ordre professionnel que soient proscrits tous les modes de rémunération directement associés à la vente de produits.

Dans une note envoyée à ses membres mardi, l’Ordre souligne qu’il a rencontré plusieurs employeurs d’agronomes qui travaillent dans le domaine des pesticides. « À travers ces échanges, l’Ordre souhaite régulariser les programmes de rémunération des agronomes auprès de tous les employeurs d’ici la fin de l’année afin de les rendre conformes aux exigences de son code de déontologie », peut-on lire dans la missive envoyée à ses 3000 membres.

En entrevue avec La Presse, le président de l’Ordre des agronomes, Michel Duval, a souligné que des bonis à la performance pourront continuer à être versés aux agronomes à condition qu’ils n’aient pas de liens avec la vente de produits. À partir de l’an prochain, tous les agronomes devront déclarer à leur ordre leurs modes de rémunération.