Un membre du crime organisé montréalais, tué par balles il y a quelques semaines à Montréal, était le conjoint d’une employée cadre de la direction de la protection de la jeunesse (DPJ), qui relève du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, a appris La Presse. Une enquête a été déclenchée à l’interne et la personne visée a été suspendue, le temps de mener une série de vérifications sur cette affaire.

Henri Ouellette-Vézina Henri Ouellette-Vézina
La Presse

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
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Daniel Renaud Daniel Renaud
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Vincent Larouche Vincent Larouche
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« Nous n’étions pas au courant [de cette situation], nous n’avions pas été avertis par l’employée. La femme a été suspendue, quand on l’a appris. Une enquête est en cours », a indiqué le porte-parole du CIUSSS, Jean-Nicolas Aubé, dans une courte déclaration émise en réponse à nos questions, samedi soir.

L’employée en question est Clarence Dorneval. Elle est « chef de service » à la DPJ, rattachée au CIUSSS du Centre-Sud. Il s’agit d’un poste de cadre, et donc relativement élevé dans la hiérarchie organisationnelle. Dirigeant une équipe complète, la principale intéressée a notamment été chargée de la Direction des services milieu à l’adolescence et ressources (DSMAR).

Mme Dorneval réside à Blainville depuis 2003. Frantz Louis, avec qui, d’après l’acte de vente de leur maison, elle était mariée depuis 1994, habitait avec elle. Ce dernier a été criblé de balles le 19 novembre dernier en matinée, dans le quartier Villeray, et il en est mort. Louis montait à bord ou sortait de son véhicule de marque BMW lorsqu’il a été atteint, et des traces d’impact de balles étaient visibles dans l’une des vitres de son véhicule.

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Frantz Louis

L’homme de 49 ans était considéré par la police comme faisant partie d’un groupe qui exécute des contrats pour un membre influent de la mafia montréalaise, Davide Barberio.

(Re)lisez le texte « L’homme criblé de balles dans Villeray est mort »

Quelques jours après les évènements, Mme Dorneval a pris un congé de maladie, en date du 23 novembre. Les autorités ont été mises au courant de ses liens avec Frantz Louis trois jours plus tard, le 26 novembre. Tous les accès de l’employée – ceux de nature informatique, mais aussi ceux liés à ses fonctions – ont alors immédiatement été suspendus.

Personne dans l’établissement n’est indifférent à cette situation, que nous prenons très, très au sérieux.

Jean-Nicolas Aubé, porte-parole du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal

La suspension de Clarence Dorneval est en vigueur depuis le samedi 5 décembre. La Presse a tenté d’obtenir des commentaires de Mme Dorneval sur cette affaire, mais il n’a pas été possible de la joindre.

« On est en droit de demander des réponses »

Pour Jade Bourdages, professeure à l’École de travail social de l’UQAM, les révélations de La Presse s’inscrivent dans une « crise de légitimité » et de « bris de confiance » qui ébranle la DPJ.

« Il y a quelques jours, rappelle la chercheuse, la Commission spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineurs a remis son rapport. Il y est question de l’ampleur du recrutement dans les centres jeunesse, notamment par le crime organisé. Et on apprend, quelques jours après, qu’une chef de service du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal est la conjointe d’un membre du crime organisé qui a été assassiné ? ! »

Tout en convenant qu’il n’existe aucune preuve permettant de penser que Mme Dorneval ait pu agir de connivence avec son conjoint, la professeure Bourdages se dit troublée par ce lien qui unissait le criminel à une chef de service de la DPJ.

PHOTO PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Jade Bourdages, professeure à l’École de travail social de l’UQAM

Ça soulève des questions et c’est pourquoi je dis qu’il faut une enquête. On est en droit de demander des réponses.

Jade Bourdages, professeure à l’École de travail social de l’UQAM

La professeure Bourdages est par ailleurs exaspérée par le fait que le CIUSSS n’a pas révélé le lien entre sa chef de service et le conjoint criminel de celle-ci, au moment où il l’a appris.

« La commission Laurent est née [de la rupture du lien] de confiance entre la DPJ et la population, poursuit Jade Bourdages. C’est pourquoi nous avons le droit de poser des questions : Mme Dorneval est chef de service, elle occupe un poste élevé dans la hiérarchie de la DPJ. Qui savait quoi, dans son entourage professionnel ? Quelle est l’éthique de cette organisation ? Comme chef de service à la DPJ, Mme Dorneval contribue aux normes qui vont catégoriser des familles comme négligentes et des jeunes comme délinquants : c’est quand même ironique. »

Armes et violences

L’été dernier, Frantz Louis a été arrêté avec trois autres individus accusés de s’être livrés à des activités de prêt usuraire et d’extorsion pour la mafia italienne dans un local de Montréal-Nord. Des personnes auraient été victimes d’intimidation, de menaces et de violence, selon le Service de police de la Ville de Montréal, qui relie le groupe à Davide Barberio, un « boss de rue » de la mafia. Au moment de son arrestation, Louis avait fourni aux policiers l’adresse de Clarence Dorneval quand on lui avait demandé son lieu de résidence.

Une déclaration sous serment au soutien d’un mandat de perquisition obtenu par La Presse indique que Frantz Louis était soupçonné d’appartenir à un groupe d’individus « utilisant armes et violences » et « actifs dans la collecte de dettes et de prêts à taux criminels dans la région de Montréal ».

« Spécifiquement, nos informations stipulent, entre autres, que le réseau opère pour le compte de Davide Barberio, alias Baldy, membre influent de la mafia montréalaise. La tâche pour mener à bien les opérations de ce réseau serait confiée à Atna Onah, alias 2Pac (Tupac), et Frantz Louis, alias Franco. De plus, Onah et Louis auraient plusieurs personnes travaillant sous leurs ordres qui n’hésiteraient pas à user de violence, menaces et intimidation pour arriver à leurs fins. Finalement, Onah et Louis auraient accès à plusieurs armes à feu qu’ils mettent à la disposition de leurs soldats », résume l’enquêteur Victor Melo, de la Division du crime organisé du SPVM, dans le document judiciaire.

On y apprend également qu’une victime a dû payer 1500 $ d’intérêts pour un emprunt de 5000 $ remboursé en six semaines, de 5000 à 6000 $ d’intérêts pour un prêt de 10 000 $ remboursé en deux mois, et qu’elle a dû verser 21 800 $ au total pour un prêt de 3000 $ à l’origine. Toutes ces informations n’ont toutefois pas subi l’épreuve des tribunaux.

D’autres antécédents de Frantz Louis

2015

Introduction par effraction – il a écopé d’une probation de deux ans.

2015

Violation d’ordonnance – il a écopé d’une amende.

2012

Usage négligent d’une arme à feu et possession d’une arme alors que cela lui était interdit – il a écopé d’une peine de prison discontinue de 90 jours.

2001

Entrave au travail d’un agent de la paix – il a écopé d’une amende.

2001

Possession de biens criminellement obtenus – il a écopé de trois mois de prison.

2001

Complot pour trafic de drogue, possession de drogue – il a écopé d’une peine de 18 mois à purger dans la collectivité.