Christine* vit avec la peur au ventre.

Isabelle Hachey
Isabelle Hachey La Presse

Elle m’a écrit au lendemain de l’attentat au sabre japonais du Vieux-Québec. Je venais de publier une chronique intitulée « L’araignée dans le plafond », dans laquelle j’avais dressé la liste des troubles de santé mentale d’un autre « tueur fou », celui de la mosquée de Québec.

Christine y avait reconnu son frère, trait pour trait. Trouble pour trouble. « Il vit avec une araignée gargantuesque au plafond depuis des années », m’a confié la Saguenéenne.

Elle a tout essayé pour l’aider. Tout.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Notre série de reportages sur la santé mentale, publiée au cours des trois derniers jours, a bien montré l’impuissance et le désespoir des familles face à cette loi qui les empêche de faire soigner leurs proches contre leur gré, souligne notre chroniqueuse.

Un jour, son frère lui a fait part de ses idées suicidaires. Paniquée, Christine a composé le 911. Elle a prévenu la police que son frère s’était constitué une large collection d’armes à feu.

La police a saisi les armes. Un juge les a ensuite confisquées pour de bon.

Depuis, le frère de Christine lui voue une haine mortelle. Il la menace, l’insulte, souhaite sa mort prochaine. Il lui jure qu’il ira danser sur sa tombe.

« Il est désormais mon araignée. Tapie dans un coin sombre de mon cerveau reptilien, car je sais qu’il peut surgir à tout moment pour me tuer. »

Au fil des ans, elle a vu son frère se déconnecter du réel, sombrer peu à peu dans la folie. « Il s’alimente du web, il est isolé, il obsède sur le complot mondial qui a causé la COVID-19. Il me fait peur. »

Elle a tout essayé. Elle en est arrivée à une conclusion.

« Il n’y a rien à faire. »

***

Si Christine ne peut pas aider son frère, c’est que son frère refuse de se faire aider. Obstinément.

On parle beaucoup, avec raison, du manque de ressources en santé mentale. Dans le cas du frère de Christine, pourtant, ce n’est pas ça, le nœud du problème. C’est la loi.

Notre série de reportages sur la santé mentale, publiée au cours des trois derniers jours, a bien montré l’impuissance et le désespoir des familles face à cette loi qui les empêche de faire soigner leurs proches contre leur gré.

À moins qu’un adulte ne pose un danger « grave et imminent » pour lui-même ou pour les autres, sa famille ne peut pas le forcer à recevoir un traitement.

Elle ne peut que regarder un frère, une fille ou un père s’enfoncer chaque jour un peu plus profondément.

Ça finit très rarement par une tuerie. Beaucoup trop souvent par un suicide. Dans ces cas-là, les médias n’en parlent pas. Ça n’en reste pas moins tragique.

« Même si on injectait 400 millions de plus en santé mentale, on n’arriverait pas nécessairement à régler ces cas-là », a admis la Dre Karine Igartua, présidente de l’Association des médecins psychiatres du Québec, en entrevue avec ma collègue Ariane Lacoursière.

Comment convaincre son fils de consentir aux soins quand il est absolument convaincu d’être en pleine possession de ses moyens ? Pire, quand il est convaincu d’être l’un des rares « éveillés » à avoir vu la lumière ?

« Mon frère ne considère pas avoir un problème : sa folie est pour lui sa marque de génie, dit Christine. Ses blessures narcissiques l’ont vidé de toute compassion. Il conforte son ego fragile en se convainquant de sa surpuissance. »

Les médecins ne peuvent pas le soigner de force. Les policiers ne peuvent pas l’arrêter, puisqu’il n’a rien fait de mal. Pas encore, en tout cas. « Et quoi ? demande Christine. Voulons-nous vivre dans un monde où l’on incarcère les gens sur des peut-être ? »

Non, bien sûr. Les malades ont des droits. Personne ne veut revenir à l’époque de Vol au-dessus d’un nid de coucou.

Mais il faudra bien un jour trouver un moyen de répondre à l’appel de détresse de ceux qui ont tout tenté pour sauver leurs proches à la dérive – et qui vivent la peur au ventre.

***

« Il va finir par tuer quelqu’un », s’inquiète la mère de Larry dans le reportage d’Ariane Lacoursière. « Je ne veux pas qu’il fasse comme le gars de Québec. »

De juin à septembre, les policiers ont amené Larry à l’hôpital à 12 reprises. Chaque fois, il est resté deux ou trois jours avant d’obtenir son congé.

Inquiet, un policier a écrit aux médecins de l’Hôpital général juif de Montréal : « Il s’agit là du cas classique de la bombe à retardement, avec un dénouement potentiellement fatal. »

La bombe fait tic-tac, quelque part, parmi nous.

Tout le monde le sait, mais personne n’y peut rien. Ni les médecins, ni les policiers, ni la mère de Larry.

Tic. Tac.

* Prénom fictif

> Relisez le troisième volet de notre enquête

> Relisez « L’araignée dans le plafond »