Un homme en costume médiéval se gare près du Château Frontenac. Il descend de voiture en laissant tourner le moteur et en brandissant un sabre japonais.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

À la faveur d’une nuit de pleine lune, une nuit d’Halloween où l’on s’était donné le droit de souffler, de s’amuser un peu malgré la pandémie, il se met à trucider les passants qui ont le malheur de croiser sa route.

Et la ville de Québec se réveille à nouveau dans l’horreur.

On pense à un fou. On pense à la gigantesque, monstrueuse araignée qu’il doit avoir dans le plafond. À la limite, on pense à Sean Connery, mort le jour même, et dont le personnage, dans Highlander (1986), décapitait ses adversaires à l’aide d’un sabre japonais.

Mais on ne pense pas, ou si peu, au terrorisme.

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PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

La ville de Québec s'est réveillée à nouveau dans l’horreur.

Régis Labeaume était ébranlé, dimanche matin.

« J’ai la nette impression de rejouer dans un vieux film. Un film dont l’action se déroulait à la mosquée de Québec. C’est hallucinant, terrifiant, ça dépasse l’entendement. »

Le maire de Québec faisait bien sûr référence à la tuerie qui a fait six morts parmi les fidèles rassemblés à la mosquée, par une soirée glaciale de janvier 2017.

La Couronne, on s’en souvient, avait refusé de déposer une accusation de terrorisme contre le tueur, Alexandre Bissonnette. Un refus qui avait soulevé la colère des leaders musulmans du Québec et d’ailleurs.

Cette fois, il est trop tôt pour comprendre ce qui aurait poussé le suspect, Carl Girouard, à sombrer dans une barbarie digne du Moyen Âge. Trop tôt pour sauter aux conclusions.

Mais déjà, le Service de police de la Ville de Québec affirme que rien n’indique que le suspect ait agi pour « des motivations autres que personnelles ».

Déjà, le maire Labeaume réclame un débat de société sur les troubles de santé mentale, qui représenteront « les plus grands problèmes de sécurité dans les grandes villes canadiennes pour les prochaines décennies ».

En ce dimanche matin, on a entendu le cri du cœur d’un maire à propos d’un enjeu de société trop longtemps négligé. Une négligence dont on risque de payer le prix.

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On parle de santé mentale, mais n’y a-t-il pas deux poids, deux mesures, dans ce genre d’histoire ?

Si Carl Girouard était musulman, ne lui aurait-on pas apposé l’étiquette de terroriste sur-le-champ ?

Et comment Alexandre Bissonnette, qui a arrosé de balles les fidèles d’une mosquée, peut-il ne pas correspondre à la définition d’un terroriste ?

Se sert-on de la maladie mentale pour excuser des tueurs blancs, cathos, québécois-de-souche ?

Dans le cas de Girouard, on sait qu’il avait déjà « verbalisé » son désir de massacre, selon des sources médicales citées par la police. Il n’avait pas d’antécédents judiciaires. Pour le reste, c’est encore le néant.

Dans le cas de Bissonnette, cependant, le juge François Huot, de la Cour supérieure, a fini par donner raison à la Couronne : malgré l’horreur du geste, ce n’était pas un acte de terrorisme, du moins au sens de la loi.

C’est que Bissonnette ne cherchait pas à tuer des musulmans à tout prix. Avant de s’attaquer à la mosquée, il avait songé à tuer des féministes à l’Université Laval. Il avait failli tirer à l’aveuglette sur les clients de Place Laurier.

Le tueur « entretenait des fantasmes grandioses et souhaitait accomplir un coup d’éclat pour ne pas tomber dans l’oubli », a conclu le juge Huot en février 2019.

« Ce crime-là est trop égoïste pour que ce soit du terrorisme, avait expliqué le psychiatre Gilles Chamberland au tribunal. Il n’a jamais eu la prétention de porter la cause. »

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Alexandre Bissonnette était affligé par une liste impressionnante de problèmes de santé mentale : trouble de personnalité limite, trouble anxieux comportant des éléments obsessifs-compulsifs, troubles liés à l’usage de l’alcool, idées suicidaires récurrentes, hypocondrie, trouble panique…

Bref, l’araignée, au plafond, était éléphantesque.

Ça explique peut-être des choses. Ça n’excuse rien. Après tout, il a écopé d’une peine de 40 ans de prison.

Évidemment, pour en arriver à une connaissance aussi fine de son état mental, il aura fallu tout un bataillon d’experts.

Peut-être que si l’on étudiait avec autant de soin la tête du Tunisien de 21 ans qui a tué trois fidèles dans une église de Nice, jeudi, on y découvrirait aussi une très, très grosse araignée.

Une araignée nourrie par l’islamisme radical, sans doute. Tout comme l’araignée de Bissonnette avait été nourrie par les discours d’extrême droite des bas-fonds du Web.

Mais une araignée, quand même.

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C’est une évidence, mais il faut le dire et le redire : la vaste majorité des gens qui souffrent de troubles de santé mentale ne sont pas dangereux du tout.

Cela dit, le nombre croissant de citoyens aux prises avec ces troubles et qui ne reçoivent pas de soins adéquats est en passe de devenir ingérable dans les villes.

« Ça devient de plus en plus difficile pour nos policiers et policières, […] qui deviennent des intervenants sociaux. Ce n’est pas leur métier », a prévenu Régis Labeaume.

Les policiers sont brûlés, démunis face à l’explosion d’appels liés à des personnes en crise, a écrit mon collègue Hugo Pilon-Larose dans un reportage à ce sujet, l’an dernier.

Selon la Fédération des policiers et policières municipaux du Québec (FPMQ), entre six et huit appels sur dix concernent désormais des problèmes liés à des troubles de santé mentale.

« Le système est en train de craquer et on n’est plus en mesure de répondre au cri d’aide de la population », déplorait François Lemay, président de la FPMQ.

Le phénomène des « portes tournantes » est particulièrement troublant. Ça fait des années qu’on le déplore, que tout le monde dit qu’il faut que ça cesse.

Pourtant, à Montréal seulement, les policiers accompagnent des personnes en crise aux urgences pour les voir relâchées dans la rue une centaine de fois… par jour. Trente-trois mille fois par an !

Le gouvernement vient d’annoncer 25 millions en santé mentale pour les jeunes et leurs familles. Il en faudra plus pour redresser la barre. Le navire est à la dérive.