C’est un vaste terrain hérissé de faux palmiers et de parasols en paille où s’alignent des véhicules récréatifs et des maisons mobiles. C’est une enclave du Saguenay destinée aux amoureux du soleil. Et c’est là, au Domaine La Florida, que plusieurs snowbirds ont décidé de s’encabaner pour cet hiver de pandémie. La Presse est allée les rencontrer.

Texte : Gabriel Béland
Texte : Gabriel Béland La Presse
Photos : Edouard Plante-Fréchette
Photos : Edouard Plante-Fréchette La Presse

(Saint-Ambroise) Linda Archer et Gérald Brochu ont passé les huit derniers hivers en Floride. Mais avec la pandémie, ils ont choisi de ne pas prendre de risque : cette année, ils resteront au Québec.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Linda Archer et Gérald Brochu

« Moi, comme j’aime dire, on est venus au monde ici. Des hivers, on en a vécu bien plus ici qu’en Floride », lance M. Brochu, 69 ans, comme pour se convaincre.

Ces paroles de motivation ont peu d’effet sur sa compagne, qui s’interpose. « Oui, mais c’est quand même mieux en Floride ! »

Le couple va passer l’hiver dans sa petite maison mobile de Saint-Ambroise, une municipalité au nord de Saguenay. Plus précisément, ils vont passer l’hiver au Domaine La Florida, un vaste secteur en bordure d’une route régionale qui fait office de village dans le village.

La pandémie a passablement bouleversé les plans des snowbirds québécois. Certains ont décidé de se rendre dans le Sud coûte que coûte. Si la frontière terrestre est fermée, il est toujours possible de le faire par les airs.

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Le Domaine La Florida se divise en terrains pour véhicules récréatifs, pour maisons « six-mois » ou « douze-mois ».

Certains passeurs offrent même, contre des milliers de dollars, de faire traverser leurs véhicules récréatifs du côté américain.

De l’eau pour l’hiver

Mais ici, la grande majorité des snowbirds rencontrés ont choisi de rester au Québec. Afin de se tricoter un hiver à La Florida, certains ont dû isoler leur maison mobile, faire des travaux pour avoir de l’eau courante ou même s’installer un chauffage d’appoint.

« Quand on a vu que la frontière allait rester fermée, il a fallu s’organiser », lance Gérard Ste-Croix, un ancien de Rio Tinto Alcan affable et sympathique.

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Gérard Ste-Croix et son chien Mala

Quand il a pris sa retraite à 59 ans, lui et sa conjointe ne s’entendaient pas. Il aurait voulu continuer de vivre dans leur maison d’Arvida. Elle voulait passer ses hivers dans le Sud.

« J’avais une belle maison, un garage, un grand terrain… J’ai dit à mon épouse : “Je vais m’ennuyer à mourir !” », raconte Gérard Ste-Croix, maintenant âgé de 71 ans.

Puis un jour, il a dit oui. Il ne l’a jamais regretté. « En fin de compte, j’adore ça. »

Ils ont vendu leur maison d’Arvida et ont déménagé à La Florida. Durant les beaux jours, ils habitent ici une petite maison mobile. « Moins de trouble, moins d’entretien », lance l’homme.

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Bruno Gagnon habite rue d’Orlando. « J’ai un voisin, ça fait 18 ans qu’il allait dans le Sud. Il fermait sa maison. Là il a dû tout réisoler ça, il a fait rentrer l’eau là-dedans pour l’hiver. Il va trouver ça dur cet hiver ! »

Sauf que la maison n’était pas faite pour l’hiver. Depuis 10 ans, Gérard, sa conjointe Maude et leur chien Mala passent la saison froide en Floride. Ils ferment leur demeure dès les premiers signes de gel et la retrouvent au printemps.

Leur maison est située sur l’avenue Cocoa, dans le secteur « six-mois » de La Florida. L’eau est coupée en octobre. Lui et ses voisins se sont donc fait creuser des puits artésiens pour avoir de l’eau courante cet hiver.

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Sylvain Bonneau

« Il faut ce qu’il faut », lance son voisin, Sylvain Bonneau, un ancien préposé aux bénéficiaires à Chibougamau. « Parce que c’est plate, pas d’eau, surtout pour la madame ! »

Gérard Ste-Croix a même installé un radiateur mural au propane, histoire de ne pas geler.

J’ai dû acheter du linge d’hiver… J’avais pas de gratte, pas de pelle. J’avais tout vendu. J’ai acheté un Tempo, des pneus d’hiver.

Gérard Ste-Croix

« Ça fait 10 ans qu’on manque l’hiver. On va trouver ça rough un peu. »

Un esprit de camping

Benoit Brossard parle avec fierté des installations de La Florida. L’homme est vice-président du conseil d’administration du Domaine.

« Il y a même un petit gymnase », lâche-t-il en entrant dans la vaste salle communautaire. Mais le clou de La Florida, c’est sa piscine, bordée de palmiers et de parasols en paille. Autour, les rues ont des noms pleins de soleil : avenues Cocoa, Miami, Orlando, Tampa…

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Benoit Brossard, vice-président du conseil d’administration du Domaine La Florida

Le Domaine se divise en terrains pour véhicules récréatifs, pour maisons « six-mois » ou « douze-mois ».

Avec la pandémie, une dizaine de propriétaires sont passés du « six-mois » au « douze-mois » en vitesse, pour pouvoir passer l’hiver. Et une dizaine de résidants du « six-mois », comme Gérard Ste-Croix, ont dû retrousser leurs manches pour aménager leur domicile.

La Florida est un projet du concessionnaire le Géant motorisé de Saint-Ambroise, situé juste en face. L’idée était au départ d’offrir un camping temporaire aux amoureux du caravanage.

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Michel et Sadia Salas vivaient dans la région de Montréal quand ils ont entendu parler de La Florida. Maintenant retraités, ils passent une moitié de l’année au Saguenay et l’autre dans le sud de la France, d’où ils sont originaires.

Puis avec le temps, des gens ont voulu s’y installer à demeure. Aujourd’hui, 518 des 716 emplacements sont vendus.

Les gens aiment ça parce que les petites maisons demandent moins d’entretien. Avec ce qu’on voit dans les CHSLD, on est mieux ici que dans une grosse bâtisse.

Benoit Brossard, vice-président du conseil d’administration du Domaine La Florida

« Rendus à un âge, on n’aura peut-être pas le choix. Mais dans des petites maisons comme ça, avec moins d’entretien, on peut vivre longtemps. »

Il y a aussi une question de prix. « Moi, j’ai même pas payé 90 000 $ pour une maison à l’année. C’est sûr que j’ai fait des réparations, mais je suis à la retraite, j’ai le temps de faire ça », raconte-t-il.

La Floride durement touchée

Pour plusieurs snowbirds de La Florida, la gestion de la pandémie en Floride est inquiétante. Dans la dernière semaine, les autorités ont annoncé en moyenne chaque jour plus de 5000 nouveaux cas et plus de 50 nouveaux décès.

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Linda Bradette, Michel Dufour et leur chien Loukie

« Où on allait, en Floride, c’est dans la zone rouge. Tout est fermé », relate Michel Dufour, 66 ans.

« Les restaurants sont fermés, les belles boutiques sont fermées… Tu t’en vas là, c’est pour rester à l’intérieur. Même la plage, c’est avec le masque. »

Il passera donc l’hiver ici.

Linda Archer, elle, ne s’en cache pas : elle déteste l’hiver. Mais le risque n’en valait tout simplement pas la chandelle.

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Les rues du Domaine La Florida ont des noms pleins de soleil : avenues Cocoa, Miami, Orlando, Tampa…

« J’aime mieux être en sécurité que prise là-bas, pas capable de me faire soigner, à payer des prix de fou parce que le taux de change est mauvais », dit celle qui a dû s’acheter des bottes, un manteau et des décorations de Noël.

Passer Noël sous la neige, ça ne lui manquait pas ?

Nullement convaincue, la femme de 65 ans soupire et hausse les épaules. « C’est la bonne chose à faire. Mais je suis déçue un peu pas mal ! »