Avant la pandémie, Eric Girard n’avait pas la mission la plus difficile du gouvernement.

Paul Journet
Paul Journet La Presse

Le ministre des Finances avait hérité des surplus engrangés par les libéraux. Son gros défi était de sous-estimer la cagnotte pour éviter que ses collègues ministres en demandent une trop grosse part.

Comme tout a changé vite…

Ce sont de mauvaises nouvelles que cachait jeudi la mise à jour économique.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, LA PRESSE CANADIENNE

Le ministre des Finances Eric Girard promet de présenter des projections sur cinq ans dans son prochain budget, prévu en mars.

Les projections financières se font habituellement sur cinq ans. Cette fois, les chiffres s’y arrêtent après trois ans. Après, il y a un gros point d’interrogation.

Le déficit prévu en 2022-2023 est de 7 milliards. C’est donc cette somme qu’il faudra trouver pour éliminer le déficit du budget d’ici 2025-2026, comme l’exige la Loi sur l’équilibre budgétaire.

Je répète : 7 milliards à trouver en trois ans. Et ce, alors que la COVID-19 a révélé l’hyperfragilité du système de santé et que le choc démographique va l’aggraver.

D’ailleurs, inscrire un déficit de 7 milliards ne sera pas si simple. Cela requerra une hausse annuelle des dépenses de 3 à 3,5 %, soit moins que la hausse des coûts de système en santé.

Comment réussir cette mission ? M. Girard ne répond pas encore.

 Je ne le blâme pas. Il reste énormément d’inconnus, comme la durée de la seconde vague de l’épidémie et la date de distribution du vaccin. Au lieu de dire n’importe quoi, mieux vaut attendre un peu.

La pire chose à faire serait de foncer coûte que coûte vers un objectif comptable en se donnant des cibles de dépenses impossibles à atteindre. On a déjà joué dans ce film et il finissait mal…

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Après la campagne électorale de 2014, plusieurs Québécois se sont sentis floués. Certes, les péquistes, libéraux et caquistes promettaient tous de revenir au déficit dès l’année suivante. Sauf qu’ils avaient banalisé les sacrifices que cela impliquait.

Quelques jours avant le début de la campagne, le gouvernement Marois avait eu l’audace de déposer un budget sans détailler les dépenses.

On se souvient de la suite : le gouvernement Couillard a joué au yoyo budgétaire, avec des compressions en début de mandat, puis des réinvestissements préélectoraux.

Cette fois, le scénario est différent. Il y a plus de temps pour réfléchir – la cible de déficit zéro est dans cinq ans.

En juin dernier, M. Girard a demandé aux chercheurs de lui soumettre des suggestions pour hausser les revenus ou réduire les dépenses.

Sur certains aspects, il se menotte avec des promesses caquistes faites avant la pandémie. Le ministre refuse toute hausse du fardeau fiscal. Il écarte ainsi des propositions ciblées et raisonnables, comme celles de la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université Sherbrooke pour éliminer un petit nombre d’avantages dont profitent les plus fortunés.

Mais M. Girard fait aussi preuve d’ouverture d’esprit. Jeudi, il a brisé un vieux tabou.

« Au cours des prochains mois, le gouvernement examinera la nécessité de revoir la Loi sur la réduction de la dette et instituant le Fonds des générations », a-t-il annoncé.

En clair : suspendre le financement du remboursement de la dette et utiliser plutôt l’argent pour équilibrer le budget sans compressions.

N’oublions pas que le déficit de 7 milliards est calculé après le versement à ce fonds et la provision en cas d’imprévus.

L’idée revient souvent dans le débat public, surtout à gauche. Mais c’est la première fois qu’un ministre des Finances l’évoque si clairement.

Certains chercheurs craignent le précédent créé. D’autres préfèrent qu’on modifie la loi pour reporter à 2027-2028 le retour au déficit zéro, tout en continuant d’épargner pour rembourser la dette.

Mais au-delà de ces désaccords, il semble y avoir un consensus : si rien ne change, le plan du gouvernement ne fonctionne pas. Il sera très, très difficile d’équilibrer le budget d’ici cinq ans sans réduire les services ou hausser le fardeau fiscal.

D’autant que les besoins ne font qu’augmenter. Un exemple : la santé mentale, dont on commence à réaliser le scandaleux sous-financement.

Bien sûr, ce serait plus simple si le fédéral haussait les transferts en santé. Québec a entièrement raison d’en réclamer plus. Mais la demande (qu’Ottawa paye 35 % et non 22 % de la facture en santé) a peu de chances d’être entièrement satisfaite.

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Le ministre Girard promet de présenter des projections sur cinq ans dans son prochain budget, prévu en mars. Il restera encore toutefois beaucoup d’incertitudes.

C’est seulement à l’hiver 2022 qu’on saura comment le Québec s’est sorti de la COVID-19. Ce sera le dernier budget caquiste avant la campagne électorale.

Cette fois, il n’y aura plus d’excuses. Tout le monde aura amplement eu le temps d’y réfléchir.

Contrairement à 2014, les partis devront alors expliquer comment ils équilibreraient – ou pas – le budget. Et comment ils financeraient tous les services qu’ils ne manqueront pas de promettre.

Ce débat peut commencer.