Facebook a donc décidé d’agir. Finies les folies de QAnon sur sa plateforme. Les comptes et les groupes identifiés à la théorie du complot la plus délirante de l’ère numérique ont été expurgés, mercredi.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Des folies ?

Selon les adeptes de QAnon, le monde est dirigé par une cabale pédosataniste. Et Donald Trump, à la Maison-Blanche, a accompli l’œuvre de sa vie : faire arrêter cette clique de pédosatanistes qui dirige le monde.

Je vous avais dit que c’était fou…

PHOTO CARLOS BARRIA, REUTERS

Un partisan du président Donald Trump brandit un drapeau faisant référence à QAnon

Des millions d’Américains croient les prophéties ponctuelles de ce fameux et mystérieux Q, prophéties qu’il balance sur un forum de discussion. Les prophéties ne se concrétisent jamais, elles sont souvent férocement dans le champ (Q a déjà prophétisé l’arrestation de Hillary Clinton), mais qu’à cela ne tienne, QAnon est une force politique qui est courtisée par des élus et candidats du Parti républicain (of course)…

Aux États-Unis, les QAnon croient que tout est arrangé avec le proverbial gars des vues. La pandémie n’est pas une pandémie, c’est un coup de l’ONU pour installer le gouvernement mondial, Bill Gates a créé le virus pour nous faire accepter de force un vaccin qui nous installera dans la peau des puces 5G, ce genre de folie qui fait rire… jaune.

Ce n’est pas qu’un phénomène « de l’internet », sans débordements dans le réel. Certains illuminés de Q ont fait des actions violentes. Le FBI considère que c’est un mouvement extrémiste qui pose une menace sécuritaire. Disons-le : la radicalisation ne se fait pas qu’au nom d’Allah.

On dira qu’il y a un danger de pente glissante à ce qu’une société privée, Facebook, décide quel type de contenu devrait avoir droit de cité. Je ne suis pas de cet avis : nous sommes déjà cul par-dessus tête au pied de la pente glissante, affligés d’un traumatisme crânien collectif : une majorité d’électeurs républicains croient à cette fable.

Si ce n’est pas une pente glissante, ça, c’est quoi ?

QAnon est désignée comme un groupe d’extrême droite. Ce n’est pas surprenant. Regardez, au Québec, qui sont les pushers des fabulations antisanitaires de QAnon, fabulations qui ont contaminé des milliers d’adeptes pendant la pandémie…

Ce sont les mêmes qui, hier, orbitaient autour de La Meute et des autres groupes identitaires obsédés par l’immigration, les mêmes qui faisaient peur au monde avec des théories sur le « Grand Remplacement » des Blancs d’Occident par « les islams » de Syrie et autres migrants haïtiens.

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Aujourd’hui, ces pushers de désinformation se sont réinventés, pour utiliser le verbe à la mode. Ils utilisent les mêmes fabulations pour nous vendre un virus « inventé », une pandémie « planifiée » pour imposer le gouvernement mondial par la transformation des citoyens en moutons…

Hier et aujourd’hui, les pushers sont les mêmes fachos en bermuda qui font des vidéos fâchés-fâchés en direct de leur char. Même DJ, microsillons différents, même frustration rageuse.

Je devrais me réjouir de voir QAnon se faire éjecter de Facebook, mais pourtant, non : je pense que ça ne règle rien. Les infruenceurs – terme inventé par le podcasteur Mike Tremblay pour désigner les influenceurs de la frustration – sont parmi nous.

Avant l’internet, les théories du complot se déplaçaient en voiture. Avec l’internet, avec les Facebook, Google et YouTube de ce « meilleur des mondes », ces théories-là se déplacent désormais en bombardier furtif. Je ne suis pas rassuré, car le problème de la désinformation est plus large que QAnon. L’internet – formidable invention – a permis aux fous de se fédérer dans le délire conspirationniste. Ils se trouveront encore. Merci, internet.

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Je parlais de pushers de désinformation, plus haut. Les géants du numérique font du cash avec la désinformation. Prenez YouTube : si vous passez trois heures par jour à regarder des vidéos sur YouTube qui vous disent que l’immigrant est le plus grand problème de notre temps, que la pandémie est inventée et que nos dirigeants sont des pédophiles, YouTube s’en contre-sacre que vous soyez en train de vous empoisonner l’esprit et d’empoisonner la société…

YouTube est juste content de vous savoir investi dans sa plateforme trois heures par jour.

Et l’algorithme de YouTube sait bien que c’est en vous donnant ce que vous voulez que vous allez finir par regarder ses contenus quatre heures par jour…

Alors YouTube vous donnera d’autres faussetés à visionner, l’idée étant de vous garder enchaîné à sa plateforme. Et ça tombe bien, la colère est une chaîne formidablement robuste…

QAnon s’est fait éjecter de Facebook ? Le problème reste entier : le mensonge, la paranoïa et les fabulations à l’ère numérique, c’est payant. Et plus ce sera payant – pour les pushers et pour les plateformes –, plus ça va grandir. Donc, ce sera encore plus payant…

La désinformation propulsée par les infruenceurs sur les plateformes numériques n’est plus un problème « de l’internet », ce n’est plus une curiosité marginale, ce n’est plus sans conséquence : c’est une menace démocratique.