Samedi dernier, la police de Multnomah, dans le comté de Portland, en Oregon, dont le shérif n’appuie pas Donald Trump, contrairement à ce que celui-ci a affirmé au débat de mardi, s’est déployée dans la ville.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

On y attendait des manifestants d’un groupe d’extrême droite.

On parle ici de gens qui croient à la supériorité des Occidentaux. De racistes qui « défendent les valeurs occidentales », d’hommes sexistes (le groupe refuse la présence de femmes), de néofascistes qui soutiennent la violence et aiment bien se battre contre les militants de gauche. Pour faire partie de cette organisation, il faut passer à travers une violente initiation et déclarer solennellement : « Je suis un fier chauvin occidental et je refuse de m’excuser d’avoir créé le monde moderne. »

PHOTO MARANIE R. STAAB, AGENCE FRANCE-PRESSE

Manifestation d’un groupe d’extrême droite à Portland, en Oregon, samedi

Ces gens appuient Donald Trump. D’ailleurs, leur groupe s’est formé en 2016. Et ils adorent s’en prendre aux gens du Black Lives Matter et aux antifascistes ou « antifas » qui manifestent contre la brutalité policière et l’injustice raciale depuis le 25 mai.

Sauf que samedi dernier, finalement, à Portland, la bataille biblique entre cette gauche et cette droite n’a pas eu lieu. Les « antifas » se sont installés dans un parc pour distribuer des brochures et enseigner l’histoire des Noirs de Portland dans ce quartier. Et les militants de droite, arrivés en bien moins grand nombre que les milliers proclamés (plutôt « quelques centaines », selon le quotidien The Oregonian), sont allés s’installer ailleurs. Pas de quoi déclencher Armageddon.

Et la police s’est organisée pour que les deux forces n’entrent pas en collision. Tout ça s’est terminé avant la nuit avec un ou deux incidents entre protestataires à la mèche courte et quelques arrestations, c’est tout.

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Fondé par un ex-Montréalais, cofondateur du média Vice, Gavin McInnes, le groupe a été mentionné mardi dans le débat présidentiel, lorsque l’animateur Chris Wallace a demandé à Trump s’il se dissociait de « suprémacistes blancs » qui l’appuient.

En réponse, Trump a placé ses pions pour qu’on les nomme – et donc qu’on leur fasse de la publicité gratuite à heure de plutôt grande écoute, merci. Et il leur a dit : « reculez et tenez-vous prêts » (« stand back and stand by »), une réponse reçue dans ce cercle d’extrême droite comme un appui présidentiel digne de réjouissance.

À peine quelques minutes plus tard, une des divisions du groupe, présent surtout sur la côte ouest américaine, mais aussi au Canada, avait intégré l’expression dans son propre logo. Et ça jubilait dans les chaumières chauvines.

Rendu ici, vous vous demandez peut-être pourquoi je n’ai toujours pas nommé l’organisation en question que Trump disait, mercredi, donc un jour plus tard, ne pas connaître.

Un revirement aussi absurde que typique de ce dangereux humain qui occupe la Maison-Blanche.

En fait, je pensais d’abord les nommer, et puis je suis tombée sur les écrits de la grande « techno-sociologue » de l’Université de Caroline du Nord, Zeynep Tufekci, spécialiste du rôle d’internet dans les mouvements sociaux actuels, qui croit que nommer ces organisations, c’est comme nommer les auteurs des tueries.

Ça fait partie du problème.

Ça les encourage.

Ça les anime.

Ça leur donne la gloire qu’ils cherchent.

Et ultimement, ça les aide à aller trouver de nouveaux adeptes, à légitimer des points de vue, à conforter des gens qui pensent comme eux, mais en ont honte. D’ailleurs, mardi soir, les recherches Google sur eux ont explosé.

« L’attention est l’oxygène dont de telles organisations ont besoin pour alimenter leur flamme, et leur recrutement, a-t-elle écrit sur le réseau Twitter mercredi matin. Nous devons apprendre à “faire attention” aux extrémistes sans faire leur travail de recrutement. Je ne dis pas qu’il faille les ignorer, pas du tout. Mais ne faisons pas leur travail. »

Évidemment, l’autre partie du message est cruciale : ne pas les ignorer.

Parce qu’il est facile d’essayer de ne pas les voir, cette réalité paraissant si invraisemblable, voire farfelue.

La possibilité que des gens se rassemblent, avec toutes sortes de rituels, pour « prendre la défense des valeurs occidentales », parfois sciemment entre « hommes seulement », donne froid dans le dos. On pense au Klu Klux Klan, aux nazis, à tous les fascistes, à tous ceux qui ont appuyé les dictateurs à travers les siècles, en faisant peur à la population et en terrorisant tout le monde et surtout tous les différents, les minoritaires, les démunis, parfois jusqu’à la mort. Et on se dit que ceux qui croient que ça existe ici, en Amérique du Nord, s’inventent des problèmes. Font grand cas de choses marginales.

Et ces groupes sont effectivement assez marginaux. Leurs membres se comptent par centaines, rarement par milliers. Selon des experts interviewés par le New York Times, le groupe dont il est question ici, le plus connu, a entre 1000 et 3000 membres maximum.

Et à Portland, samedi dernier, c’était quelques centaines, et la police a été capable de les contrôler. En fait, ce fut une journée tranquille, comparativement à tant d’autres.

Bref, le niveau de violence varie et parfois, il est élevé et inquiétant et destructeur. Mais les chiffres ne varient pas beaucoup. Ils sont assez peu nombreux.

Sauf que quand un candidat présidentiel refuse de les condamner et leur intime plutôt de rester en attente, c’est une validation incroyable.

Et c’est ça qui a le potentiel de normaliser le marginal.

Et c’est là que le message doit être clair : ils existent, oui, ils ne sont pas nombreux, mais ils sont là et ce sont des extrémistes de droite dangereux, qui soutiennent la division et la haine comme il y en a trop eu, ailleurs, à d’autres moments, dans l’Histoire.

Ce n’est pas une vue de l’esprit. Ce n’est pas qu’un mauvais rêve.