On a appris plus tôt cette semaine que Pascal Bérubé, chef intérimaire du Parti québécois (PQ), avait porté plainte pour des menaces qui lui avaient été faites sur les réseaux sociaux. Quelques jours avant, des menaces visaient François Legault. Il ne se passe plus une semaine sans qu’un élu n’appelle la police pour des menaces.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

On dira que ce n’est rien de nouveau, que de tout temps, les élus ont vécu avec les menaces de coucous. C’est vrai. Mais je sens quelque chose de différent, cette fois.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

« J’épie leurs vies, par l’entremise de Facebook et de Twitter. Je veux savoir qui ils sont, ce qu’ils pensent. Il faut le faire pour constater l’immense potentiel de violence qui teinte la paranoïa de certains de ces fins esprits », écrit Patrick Lagacé au sujet des conspirationnistes de 2020.

Je pensais avoir tout vu avec les conspirationnistes du 11-Septembre, très actifs dans les années 2000. Mais ce n’est rien en comparaison avec ceux de 2020, qui pensent que la pandémie actuelle n’existe pas, que c’est une excuse pour implanter la dictature pédo-sataniste afin de contrôler nos esprits par le vaccin anti-coronavirus à venir…

(Re)lisez la chronique « QAnon, kessé ça ? »

Si vous trouvez les derniers mots que je viens d’écrire complètement cinglés, bravo, vous êtes sain d’esprit. Mais ne riez pas : dites-vous que des milliers de nos concitoyens – 17 %, selon une étude récente de l’Université de Sherbrooke – croient de telles sornettes… ou leurs dérivés à peine moins délirants.

Je ne suis pas politicien. Je suis journaliste, une « personnalité publique », comme on dit. Partant de là, je suis dans le Grand Complot, pour ces gens-là. Je suis souvent le paratonnerre de leurs délires, de leurs menaces.

J’épie leurs vies, par l’entremise de Facebook et de Twitter. Je veux savoir qui ils sont, ce qu’ils pensent. Il faut le faire pour constater l’immense potentiel de violence qui teinte la paranoïa de certains de ces fins esprits. Je reconnais beaucoup de xénophobes qui tripaient avant-hier sur La Meute, mais on parlera de l’extrême droite une autre fois…

Cette fois, c’est différent, disais-je : les fous ne se pompent plus seuls, dans la noirceur de leur existence insatisfaisante. Ils se pompent entre eux. Ils se sont trouvés, ils se fédèrent. Forcément, leur folie se multiplie.

Merci, Facebook, merci de propager ces sottises toxiques, merci, US of A, merci d’exporter ces pensées délirantes de par le monde.

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Catherine Fournier, députée indépendante de Marie-Victorin, n’a jamais vécu un tel climat. Lundi, elle a partagé une capture d’écran d’un message d’un internaute : des propos dégradants, dégueulasses… Un autre.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Catherine Fournier, députée indépendante de Marie-Victorin, en 2019

Cette fois, c’est différent : ce qui n’était pas inhabituel est devenu quotidien.

« Je note que de plus en plus de gens se radicalisent, se ferment à tout discours politique, médiatique et scientifique dit “officiel”…

— Pour vous, c’est de la radicalisation ?

— Je le pense », répond Mme Fournier.

Il y a quelques semaines, la jeune députée a antagonisé les complotistes en interpellant le PM Legault au sujet de la désinformation que ces gens-là propagent.

« Cette intervention a été beaucoup partagée dans les cercles complotistes, dit-elle. Depuis, j’ai été inondée de messages, ça a généré des centaines de commentaires publics. Depuis ce moment, je suis la cible de ces gens-là. Il y a les insultes, et il y a les menaces indirectes. On te dit : “On vous a à l’œil”, ou alors “Attention à vous, on sait jamais…”, mais le but est le même qu’une menace directe : intimider. »

Je notais les propos de Mme Fournier, inquiet. Le climat est pourri. Nos complotistes imitent les complotistes américains. Tout part des USA, grands exportateurs de pensée complotiste. On compterait aux États-Unis deux fois plus de complotistes qu’ici (35 %).

Un expert en génocides voit des liens entre la folie QAnon – selon laquelle Donald Trump est en lutte contre un État profond composé de satanistes pédophiles qui contrôlent le monde – et… les nazis.

Lisez le gazouillis (en anglais)

Pourquoi ?

Parce que la trame narrative de QAnon désigne des boucs émissaires et invente une menace existentielle, comme Les Protocoles des Sages de Sion l’ont fait avec les juifs, en les accusant de vouloir contrôler l’Univers au début du XXe siècle. Les Protocoles des Sages de Sion ont dopé la paranoïa antisémite allemande de l’entre-deux-guerres, qui a propulsé les nazis vers le pouvoir.

Lisez l’article « Les secrets d’une manipulation antisémite », de L’Express

Les États-Unis peuvent-ils devenir un IIIe Reich ? Probablement pas. Mais avec 300 millions d’armes en circulation, avec des milices d’extrême droite anti-État qui n’hésitent pas à envahir des législatures et des millions de citoyens convaincus que le Parti démocrate veut instaurer le communisme (sic), disons que le terreau de la violence est fertile aux États-Unis, en marge de l’élection de novembre. Des experts craignent ouvertement quelque chose comme une nouvelle guerre civile.

Lisez l’article « Is America Headed for a New Kind of Civil War ? » du New Yorker (en anglais)

Relisez le reportage d’Isabelle Hachey sur le rôle de Facebook dans des massacres ethniques au Sri Lanka, publié en janvier 2019 : pourquoi ça ne pourrait pas arriver aux USA ? Ou ici ?

(Re)lisez le reportage d’Isabelle Hachey « Quand Facebook propage la haine »

Fouillez Facebook ces jours-ci, explorez les pages des coucous et dites-moi que Facebook ne ressemble pas un peu à Radio Mille Collines au Rwanda, en 1994.

Lisez l’article « Le génocide rwandais : la radio Mille Collines a mis le feu aux poudres », sur le site de l’Université de Sherbrooke

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Cette fois, c’est différent. Pas juste aux USA. Ici aussi. Ça tient à un mot-clé : existentiel.

Les complotistes du 11-Septembre ne voyaient pas leur existence menacée par leurs « découvertes ». Ceux qui pensent que la pandémie est le prélude à une dictature à venir, ils pensent exactement ça : que leur existence même est menacée.

Le délire complotiste en 2020, cette fois-ci, est existentiel. C’est ce qui me fait peur.

Les messages que je reçois de gens qui sont tombés dans la marmite numérique de la négation de la pandémie sont teintés par cette urgence : s’ils ne font pas quelque chose, c’est le monde qui va basculer…

Et tous ceux qui ne voient pas ça sont des traîtres, des gens qui doivent être « jugés », qui « méritent la prison », parce qu’ils sont « contre le peuple ». Je n’ai pas peur de la dictature qu’ils redoutent. J’ai peur des gestes de désespoir de gens radicalisés.

L’entrevue avec Catherine Fournier tirait à sa fin. Je lui ai demandé si elle avait peur. Elle a répondu sans répondre directement : « Plus le bassin de gens qui se radicalisent s’élargit, plus il y a de chances de dérapages… »

Je vais le dire plus directement : j’espère me tromper, mais je pense que ça va mal finir.

THE SOCIAL DILEMMA — J’ai écrit cette chronique en matinée, mardi. Puis, mardi soir, j’ai (enfin) regardé The Social Dilemma sur Netflix, documentaire dont tout le monde (me) parle depuis une semaine... C’est donc un hasard si les thèmes de la chronique et de ce formidable documentaire se recoupent. Je reviendrai sur The Social Dilemma (Derrière nos écrans de fumée, en français) ce week-end : le numérique est en train de miner l’idéal démocratique, un « J’aime » à la fois. Il est plus que temps qu’on le réalise et qu’on en parle.