Le 4 décembre 2016, un déséquilibré du nom d’Edgar Maddison Welch s’est présenté armé jusqu’aux dents au restaurant Comet Ping Pong, à Washington. Welch venait « enquêter » au restaurant, espérant y débusquer un réseau de pédophiles.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

C’est le « Pizzagate », une théorie du complot née dans un forum internet selon laquelle l’équipe de la candidate à la présidence Hillary Clinton faisait partie d’un réseau international de pédophiles qui retenait des enfants prisonniers dans des restaurants…

Le Comet Ping Pong était un de ces restaurants. Welch croyait y trouver des enfants réduits à l’esclavage sexuel. Il a été arrêté après avoir tiré trois balles dans l’établissement, trois tirs qui n’ont heureusement fait aucune victime.

Oui, Pizzagate était une théorie complètement folle…

Mais Pizzagate a inspiré une autre théorie du complot encore plus folle, la théorie du complot la plus influente du XXIsiècle aux États-Unis, née en 2017 et en pleine progression depuis la pandémie : QAnon.

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QAnon, kessé ça ?

Je vais laisser Marc-André Argentino, qui prépare une thèse de doctorat sur QAnon à l’Université Concordia, résumer le phénomène : « Ultimement, QAnon croit qu’un État profond, contrôlé par une clique élitiste, contrôle le gouvernement américain. Ces gens seraient impliqués dans le satanisme et la pédophilie. Les gens qui suivent QAnon croient aussi que Donald Trump a été placé à la présidence par le renseignement militaire américain, qui veut faire échec à cet État profond satanique et pédophile… »

PHOTO STEPHANIE KEITH, REUTERS

Des adeptes de QAnon ont participé à une manifestation à New York dimanche dernier.

Et ce fameux Q, qui est-il ?

« On ne sait pas. Q prétend être dans le renseignement militaire. Il publie des messages sur un forum internet… »

Ces messages sont attendus avec fébrilité par des centaines de milliers de personnes dans le monde – jusqu’à 1,7 million aux États-Unis, estime le chercheur – messages décryptés avec la ferveur de ceux qui cherchent la Vérité dans les Saintes Écritures…

Je n’utilise pas la métaphore religieuse en vain : Marc-André Argentino est un des analystes qui comparent QAnon à une nouvelle religion, tant la ferveur de ses adhérents est intense. Il n’est pas le seul.

PHOTO FOURNIE PAR MARC-ANDRÉ ARGENTINO

Marc-André Argentino prépare une thèse de doctorat sur QAnon à l’Université Concordia. 

« Pour les gens qui croient à QAnon, les impacts sont les mêmes que chez ceux qui croient à la religion. QAnon et les religions ont ceci de commun : les deux permettent de développer des ressources symboliques qui permettent d’aborder le problème du Mal. » 

QAnon, c’est la mise en scène du vieux combat entre le Bien et le Mal cher aux religions…

Marc-André Argentino, qui prépare une thèse de doctorat sur QAnon

Je reviens à Trump, « élu » pour mettre en échec une clique de pédophiles sataniques qui contrôle le monde. Il y a un côté « Hollywood » à la cosmogonie de QAnon – on imagine un film avec Bruce Willis. Ce n’est pas un hasard : religion hyper réelle, dit Marc-André Argentino, QAnon s’ancre dans la culture populaire et ses codes.

Et il y a ce côté « chasse aux trésors », dans QAnon, mouvement sans chef, mais aux milliers de prêtres : les adeptes de Q cherchent des indices dans l’actualité pour valider ses prophéties, en discutent entre eux, créent des chaînes YouTube, des mots-clics sur les médias sociaux, font des liens vaseux entre l’évènement A et la déclaration Z…

D’où le credo des adeptes, qui clôt tout débat, pour eux : « Faites vos propres recherches… »

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Cinglé ?

Tout à fait.

Sans conséquence ?

Pas vraiment : les adeptes de QAnon sont hyperactifs sur le web et croient que la meilleure façon de détruire l’État profond – et d’aider Trump à rester président – est une sorte de guérilla de l’information, menée sur les médias sociaux, pour « réveiller » les masses… Guérilla qui crée elle-même de nouveaux membres.

Mais au-delà du web, l’impact de QAnon dans le réel se décline sur trois fronts, selon le chercheur Marc-André Argentino.

Premier front : QAnon est un vecteur de radicalisation, un peu comme le groupe armé État islamique l’a été à son apogée. Les adeptes de QAnon n’ont pas de Syrie où aller combattre, c’est vrai, mais certains d’entre eux ont commis des actes violents aux États-Unis. « Être radicalisé, dit-il, c’est être plus près de la violence que la moyenne des gens. Une fois que tu es attaché à ton idéologie, tu as plus de chances de passer à la violence. »

Marc-André Argentino rappelle qu’en 2019, le FBI a désigné QAnon comme une menace terroriste potentielle, vu le potentiel de passage à la violence de ses adeptes les plus illuminés. Le chercheur est le coauteur d’une étude sur le potentiel de violence de QAnon, publiée récemment au Collège militaire West Point, aux États-Unis.

Deuxième front : la santé publique. Férocement anti-masques, anti-vaccins et anti-mesures de confinement, les adeptes de Q peuvent contribuer à la progression du coronavirus.

Troisième front d’influence de QAnon : l’action politique.

Plus de 75 adeptes ont brigué des investitures pour se faire élire lors du prochain cycle électoral fédéral de novembre, la plupart au sein du Parti républicain…

Vingt ont réussi jusqu’à maintenant.

PHOTO MIKE STEWART, ASSOCIATED PRESS

Marjorie Taylor Greene (à droite) se présentera sous la bannière républicaine en Géorgie. 

Marjorie Taylor Greene est l’une de ces candidates : ouvertement islamophobe et antisémite, elle a gagné mardi le droit de se présenter sous la bannière républicaine en Géorgie en jouant sur les codes de QAnon.

Résultat : Donald Trump l’a félicitée publiquement.

Et au Québec ? On ne connaît pas de relais politiques à QAnon. Mais des Québécois sont des adeptes de QAnon : « On ignore combien de Québécois croient à QAnon, dit Marc-André Argentino. Ce qu’on sait, c’est que leurs groupes Facebook au Québec réunissent 33 000 personnes. Ce qu’on sait, aussi, c’est que les leaders des mouvements anti-immigration des dernières années au Québec se sont collés sur QAnon, ces derniers temps… »

Les Québécois pro-Q s’agitent en ligne et dans le réel : notamment dans les manifs anti-masques et anti-5G. 

Si vous voyez un « Q » sur la pancarte d’un manifestant anti-masque, samedi prochain à Montréal, sachez qu’il s’agit d’un de nos concitoyens qui croient qu’une clique secrète de pédophiles contrôle le monde et que Donald Trump tente d’y faire échec…

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Revenons à Pizzagate. Le pauvre type qui s’est présenté au Comet Ping Pong armé jusqu’aux dents en 2016 avait lu, sur des forums internet, que des enfants étaient retenus en otage au sous-sol du restaurant au bénéfice de pédophiles travaillant pour Hillary Clinton. Il avait fait ses recherches…

PHOTO JOSE LUIS MAGANA, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Façade du restaurant Comet Ping Pong, à Washington

Et il avait cru à ça, les enfants enchaînés dans le sous-sol du Comet Ping Pong.

Petit hic, bien symbolique des folies conspirationnistes qui naissent sur internet, en cette ère numérique…

Le restaurant en question n’a pas de sous-sol.