Ils étaient quelques dizaines rassemblés dimanche après-midi devant le bureau de circonscription du premier ministre François Legault à L’Assomption afin de présenter 10 recommandations pour mettre fin au profilage racial. Venus de Repentigny, Montréal, Terrebonne et Mascouche, ils scandaient un seul slogan à l’unisson, poing levé : « Noirs au volant, fiers et libres ! »

Mayssa Ferah Mayssa Ferah
La Presse

Un convoi de voitures et de motos avec pour point de départ la station de métro Namur, à Montréal, a sillonné l’autoroute 40 en début d’après-midi. Il s’est rendu à l’hôtel de ville de Repentigny pour ensuite se diriger vers le bureau du premier ministre, sous le bruit incessant des klaxons.

Le profilage racial touche les communautés noires partout en Amérique du Nord et la lutte n’a jamais été aussi cruciale, plaide Pierreson Vaval, directeur d’Équipe RDP, un organisme œuvrant auprès des jeunes à risque du quartier Rivière-des-Prairies. Les interventions policières musclées qui visent la communauté noire débutent souvent auprès du conducteur d’un véhicule pour des raisons parfois arbitraires, rappelle-t-il.

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Un convoi de voitures et de motos avec pour point de départ la station de métro Namur, à Montréal, s’est rendu au bureau du premier ministre, à L’Assomption.

« Tous les Noirs ont vécu ce dont je parle, car c’est excessivement répandu. J’ai moi-même déjà eu un revolver pointé sur mon véhicule sans que ce soit justifié. La pratique a un effet discriminant et elle est basée que sur des fausses perceptions et une vision stéréotypée de l’homme noir », explique M. Vaval, qui coorganisait la protestation.

Se déplacer devant le bureau de circonscription du premier ministre est un geste important pour beaucoup de participants, qui vivent le racisme au quotidien. « On doit interpeller le premier ministre. Je trouve irresponsable pour quelqu’un de son âge et de sa position de dire par exemple que le racisme systémique n’existe pas. Ça invalide tout ce que j’ai vécu en une seule phrase », a expliqué un manifestant à La Presse.

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Parmi les 10 recommandations déposées en fin d’après-midi

Doter les policiers de caméras portatives ;

Imposer la création et le maintien d’une base de données fondée sur les origines raciales des piétons et des conducteurs interpellés par la police et diffuser une analyse indépendante de ces données dans les rapports annuels des services de police ;

Institutionnaliser la formation contre les discriminations, le racisme et le profilage racial dans la formation policière des cégeps et à l’École nationale de police du Québec (ENPQ) ;

Assurer la diversité raciale et ethnique dans plusieurs instances : Comité de déontologie policière, Bureau des enquêtes indépendantes, conseil d’administration de l’ENPQ.

Des manifestants témoignent

Russell Brooks

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Russell Brooks

Russell Brooks se fait souvent interpeller par la police quand il conduit, mais il y a eu « la fois de trop ».

Les regards « remplis de soupçons » de deux patrouilleurs le ciblent alors qu’il était au volant d’une voiture louée. Il constate avec surprise que les policiers l’ont suivi jusqu’au dépanneur. En sortant de l’établissement, la lumière d’une lampe de poche l’aveugle. « Ils m’ont demandé si c’était mon auto. J’ai expliqué l’avoir louée et ils m’ont demandé pourquoi j’avais loué ce véhicule. »

Il a gardé son calme, mais est ressorti de cet épisode anxieux et humilié.

« Il y a des situations pires que la mienne. Mais le message que ça t’envoie en tant qu’homme noir : tu ne peux pas conduire une voiture louée sans qu’on pense qu’elle est volée. »

Jeff « Mozbius » Beaulieu

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Jeff « Mozbius » Beaulieu

Jeff « Mozbius » Beaulieu est vice-président des Hilarious Riders, un club de motards montréalais. À moto ou en voiture, les interactions avec la police sont chose commune pour lui. « C’est triste à dire, mais on s’attend à ça. On devient blasé. »

Il se trouvait en voiture avec un ami blanc quand un policier lui a demandé de s’arrêter « pour vérifier si tout est sécuritaire dans la voiture ».

Son ami ne s’est pas gêné pour se fâcher contre le policier. « J’ai trouvé ça révélateur parce qu’il n’avait pas l’habitude de se faire arrêter comme ça, mais moi, oui. Il vivait un peu ce que je vis chaque semaine. J’ai pris conscience qu’il n’avait jamais eu ces problèmes-là. »

Cet épisode date de quelques années. À présent, les réseaux sociaux ont changé la donne, pense M. Beaulieu. « Les altercations avec les policiers sont filmées et font le tour des réseaux sociaux. Avant, les gens ne nous croyaient pas, maintenant, ils réalisent que le profilage, c’est un fléau. »

Vladimir Dorcéus

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Vladimir Dorcéus et son fils Aayden, 9 ans

Chaque fois que Vladimir Dorcéus a vécu du profilage racial, il conduisait. Trop souvent, son fils Aayden, 9 ans, en a été témoin. « Mon fils le voit, mais je veux tout faire pour qu’il n’ait pas à le vivre. »

Un après-midi, au volant d’une voiture modifiée, M. Dorcéus a reçu six contraventions. « Le policier a carrément sorti un ruban à mesurer pour voir si tout était en règle. Il m’a reproché d’avoir fait crisser mes pneus. J’avais l’impression qu’il se défoulait sur moi après avoir passé une mauvaise journée. Quoi qu’on en dise, je sais que ma couleur de peau a été un facteur, ça n’arrive pas à mes amis blancs. »

On ne peut se permettre de lever le ton auprès d’un policier qui ne donne aucune explication claire, ajoute-t-il.

Louis Levasseur

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Louis Levasseur

« J’ai une voiture luxueuse et c’est la mienne. Je dois pourtant le spécifier aux policiers et répondre à leurs questions sur ma profession », clame Louis Levasseur, accompagné de ses deux garçons âgés de 10 et 13 ans. Les contrôles policiers sont monnaie courante pour le père de famille. Chaque fois, il est traité de façon brusque et il n’y a aucun dialogue.

« La dernière fois, mon fils s’est mis à pleurer. Ça me choque de devoir apprendre à mes fils que la police les protège, mais qu’ils devront aussi plus tard se protéger de la police. »

Il a dû stopper son véhicule « à des fins de vérifications », raconte-t-il.

« Je ne peux pas savoir ce qui se passe dans la tête d’un policier, c’est vrai. Mais un changement de culture est nécessaire. »