Quand la dernière vague de dénonciations a déferlé sur le Québec, en juillet, Juripop a été prise d’assaut. Au plus fort de la vague, la clinique juridique ouvrait de 25 à 50 dossiers par jour. Le téléphone ne dérougissait pas.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Le timing était parfait. Le 3 juin, l’organisme avait lancé des services juridiques gratuits pour les victimes de violences sexuelles. Le gouvernement lui avait accordé 2,6 millions pour créer ce programme.

Des gens de tous les milieux contactaient Juripop. Une détenue. Les parents d’un préado. Une immigrante haïtienne. Une femme « qui aurait pu être ma voisine », a écrit la directrice générale, Sophie Gagnon, sur sa page Facebook.

C’est bien la preuve que les victimes – et les agresseurs – peuvent venir de partout.

Le 8 juillet, une jeune femme a contacté la clinique. Elle se disait victime d’une inconduite sexuelle commise par le président fondateur d’un organisme reconnu.

Juripop.

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Vendredi, Marc-Antoine Cloutier a démissionné de façon précipitée de la présidence du conseil d’administration de Juripop, l’organisme qu’il a fondé en 2009. Il nie « tout geste inapproprié ».

Confronté à ces allégations, MCloutier avait convenu auprès du C. A. de ne pas renouveler son mandat, en octobre. Mais les choses se sont emballées vendredi, après que la victime alléguée eut alerté les médias.

MCloutier semble être passé en mode « damage control ». Il a publié un communiqué annonçant sa démission immédiate, avant même la diffusion d’un quelconque reportage.

Samedi, la ministre responsable de la Condition féminine, Isabelle Charest, a annoncé qu’elle convoquerait ses collègues du Comité transpartisan sur l’accompagnement des victimes. « Face aux allégations sur l’ancien président de Juripop, l’organisme doit nous fournir des explications », a-t-elle tweeté.

Que s’est-il donc passé ?

Un organisme de défense des victimes de violences sexuelles aurait-il tenté de protéger… un homme sur qui pèse des allégations d’inconduite sexuelle ?

Ce serait terriblement ironique. Et c’est exactement ce que croit la victime alléguée de Marc-Antoine Cloutier.

Au grand désespoir de la directrice de Juripop, Sophie Gagnon, qui jure avoir tout fait pour soutenir la jeune femme.

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Marc-Antoine Cloutier a été très impliqué dans la mise sur pied du nouveau programme voué aux victimes de violences sexuelles de Juripop.

« Dans les balbutiements du projet, je parlais à Sophie Gagnon tous les jours, raconte-t-il en entrevue. On a eu l’idée de mettre sur pied les cliniques itinérantes, j’ai participé à des rencontres avec l’Union des artistes, j’ai monté le budget pour le gouvernement du Québec. Et jamais, là-dedans, je me suis senti imposteur. Jamais je ne me suis dit : « Ah mon Dieu, c’est donc bien dangereux ce que je fais, considérant mon passé. » Jamais. »

Quand il a appris qu’il faisait l’objet d’une allégation d’inconduite sexuelle, son monde s’est écroulé. Il a nié. Et continue de nier aujourd’hui. « Transgresser la barre d’un non, je n’ai jamais fait cela. »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRECHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Vendredi, Marc-Antoine Cloutier a démissionné de façon précipitée de la présidence du conseil d’administration de Juripop, l’organisme qu’il a fondé en 2009.

Avec le discours que tient Juripop, la seule existence de cette allégation-là, vraie ou pas, me condamnait à devoir partir.

Marc-Antoine Cloutier, fondateur de Juripop

Ailleurs, il aurait pu tenter de s’accrocher. Pas chez Juripop. « Dans le cadre du mouvement [de dénonciations] actuel, cela n’avait pas de bon sens de faire ça. »

Alors, il a remis sa démission. Depuis, c’est le tourbillon médiatique. Il goûte à la médecine à laquelle de nombreuses personnalités ont goûté au cours des dernières années, à tort ou à raison. Et bien qu’il ait toujours appuyé le mouvement de dénonciations, il en bave.

« Je ne pense pas que ça soit normal que je fasse les nouvelles pendant quatre jours. Ce n’est pas normal que ça se passe comme ça dans une société de droit. Je comprends qu’on est là-dedans et qu’il faut briser la culture du viol et qu’il faut soutenir les victimes, mais tabarouette que je trouve que ce qui m’arrive en ce moment n’a pas de lien avec qui je suis… »

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La victime alléguée m’a raconté son histoire. Elle m’a demandé de ne pas dévoiler son nom, et j’ai accepté de le faire afin de préserver sa vie privée.

Tout commence, donc, le 8 juillet. Depuis longtemps, la jeune femme a tourné la page sur un très désagréable incident survenu en 2015, au terme d’une soirée arrosée.

Enfin, elle croit l’avoir tournée.

Mais quand déferle cette nouvelle vague de dénonciations, au début de juillet, les souvenirs ressurgissent. Elle se dit que ça n’a « pas de bon sens » que Marc-Antoine Cloutier préside toujours un organisme de première ligne voué à l’accompagnement et à la défense des victimes de violences sexuelles.

Pas après ce qu’elle affirme qu’il lui a fait.

Alors, elle contacte Juripop. Raconte son histoire : l’insistance de Marc-André Cloutier pour avoir une relation sexuelle avec elle ; son refus. (MCloutier dit n’avoir aucun souvenir de ces événements.)

Chez Juripop, on écoute la jeune femme.

On lui dit de ne pas s’inquiéter.

On s’en occupe.

Un mois plus tard, elle a pourtant l’impression d’avoir été trahie. Elle enrage à l’idée que les administrateurs de Juripop aient accepté que leur président reste en poste jusqu’à la fin de son mandat, en octobre.

Elle a l’impression qu’on a voulu étouffer l’affaire.

Ils auraient dû faire une enquête indépendante. Retirer Marc-Antoine [de la présidence du C. A. ], ne serait-ce que temporairement, le temps de faire la lumière sur les faits.

La victime alléguée

Elle a l’impression que Juripop a failli à sa mission en préférant protéger sa réputation plutôt que de défendre une victime d’inconduite sexuelle.

« Cet organisme, qui reçoit du financement public pour accompagner les victimes de violences sexuelles, est en train d’étouffer une histoire qui concerne son président fondateur… »

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La gorge de Sophie Gagnon se serre quand je lui rapporte les propos de la victime alléguée. « Ça me fait tellement de peine d’entendre ça. Mon intention, depuis le tout début, c’est que cette personne-là se sente bien… »

MGagnon affirme que Juripop ne pouvait pas simplement mettre Marc-Antoine Cloutier à la porte. « Le seul moyen d’obtenir le départ immédiat d’un membre du C. A., c’est que ce membre démissionne de lui-même. »

Un comité ad hoc du C. A., soutenu par un avocat externe spécialisé en gouvernance, a rapidement convoqué MCloutier ; ce dernier a nié les allégations.

La prochaine étape, c’était l’enquête indépendante.

Sophie Gagnon savait trop bien à quel point ça risquait d’être pénible pour la jeune femme – d’autant plus que cette dernière ne voulait pas d’enquête, à ce moment-là.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Sophie Gagnon

J’ai moi-même porté plainte pour harcèlement dans le passé, et le processus d’enquête a été l’un des épisodes les plus stressants de ma vie. On passe dans un tourbillon d’émotions, on a l’impression qu’on ne peut faire confiance à personne.

Sophie Gagnon, directrice générale de Juripop

Surtout, une enquête aurait placé Juripop dans le rôle du « méchant » qui demande à la victime de se justifier, de corroborer les faits, d’établir sa crédibilité.

Une position intenable pour l’organisme.

« On n’a pas eu à se rendre là, mais j’aurais trouvé cela incompatible avec notre mission, de faire traverser cet épisode-là à quelqu’un dont ce n’était pas le souhait. »

Alors, quand MCloutier a proposé de ne pas renouveler son mandat, MGagnon a pensé que c’était la meilleure solution pour tout le monde, y compris pour la victime alléguée.

C’était aussi la conclusion du C. A. « Dans l’intérêt de l’organisation, c’est sûr que c’était la meilleure solution, dit la secrétaire du C. A., Sylvie Tremblay. Engager Juripop dans un processus de destitution d’un de ses administrateurs, cela aurait été évidemment très, très long, très pénible et très coûteux pour l’organisation. »

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Dans sa lettre de démission, diffusée vendredi, MCloutier remercie les administrateurs d’avoir « accepté à l’unanimité » sa proposition de quitter son poste à la fin de son mandat et « d’avoir donné foi à [ses] commentaires et explications ».

Autrement dit, il les remercie de l’avoir cru. « J’ai senti en votre décision une reconnaissance de mon être intrinsèque. »

« Il l’a peut-être perçu comme ça, mais ce n’est définitivement pas ce qui a guidé la décision du C. A. », dit Sylvie Tremblay. « Je peux vous assurer que la décision a été prise uniquement dans l’intérêt de l’organisation. »

« Je comprends qu’il écrive ça pour protéger sa réputation, ajoute MGagnon. Il n’y a pas eu de vote de confiance à son endroit, pas du tout. L’intention du conseil, s’il n’était pas arrivé avec cette décision-là, c’était d’aller de l’avant avec une enquête. »

« Ouais, j’ai écrit ça… mais ce n’est pas ce qu’ils ont dit, admet MCloutier. Ils ne m’ont jamais dit : « On te croit, on ne la croit pas. » Au contraire, Sophie a toujours agi avec le prisme qu’ils devaient la croire. Et ça me fâchait, d’une certaine manière. J’avais l’impression qu’elle me parlait comme si j’étais coupable de quelque chose de vraiment grave. »

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Les histoires de dénonciation sont toujours délicates. Rien n’est jamais tout à fait noir, ni tout à fait blanc. La nuance fait de moins bonnes chroniques, mais je dois avouer qu’avec tout ce que j’ai entendu depuis deux jours, j’ai peine à déceler un scandale dans la gestion de cette affaire par Juripop.

J’ai peine à croire que l’organisme ait manœuvré pour protéger Marc-Antoine Cloutier.

J’ose espérer qu’une clinique juridique spécialisée dans la défense des victimes de violences sexuelles n’a pas spontanément pris le parti de son président fondateur. Pour ce que j’en comprends, les administrateurs et la directrice générale ont agi avec célérité.

L’ironie de cette histoire est peut-être ailleurs.

Dans la défense de Marc-Antoine Cloutier, par exemple, qui brandit des textos prouvant, selon lui, que la jeune femme est restée son amie après les faits…

C’est grossier de faire circuler ce genre de choses. Ça ne fait que contribuer à la culture du viol. […] Ça démontre à quel point ce gars-là n’était pas à la bonne place comme président de Juripop.

La victime alléguée

MGagnon n’en revient pas non plus. Rester ami avec une victime est souvent une manière de conserver un pouvoir sur elle, souligne l’avocate. « Ce sont des stéréotypes qui continuent d’être présents, et même un organisme comme le nôtre n’en est pas à l’abri. Ça me désole. »

MCloutier dit être conscient de tout ça. Mais il tenait à défendre son point. Pour lui, cette femme était restée une amie proche. « Dans mon esprit, il n’y avait rien, dans notre amitié, qui devait conduire à ce qu’on se déteste pour le restant de nos jours. Je ne comprends pas ça. »

Il a écrit sa lettre de démission, admet-il, sous le coup de l’émotion.

Voilà peut-être la plus grande ironie de cette histoire, qui n’en manque décidément pas : en dénigrant le témoignage de la victime alléguée, en laissant entendre, surtout, que les administrateurs avaient cru sa version des faits, Marc-Antoine Cloutier a mis Juripop – l’organisme qu’il dit vouloir protéger à tout prix – dans la merde jusqu’au cou.