Les analyses d’ADN ont permis d’identifier la victime du meurtre survenu lors d’une vidéoconférence. Non, ce n’était pas René Dupont, le propriétaire de l’appartement où le crime s’est produit, mais un dénommé Maxime Tétrault. Que faisait-il dans le loft de Dupont ? Quel était son lien avec les ex-membres du jury au procès du caïd Bob Bigras ? Suite de notre polar estival.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

Pendant qu’il roulait pour se rendre au poste 35, Bombardier réfléchissait à voix haute. Non ce n’était pas l’âge qui avait altéré ses réflexes d’enquêteur et qui l’avait conduit à agir de façon erratique, improvisée et l’avait rendu incapable de prendre le recul nécessaire pour avoir une vision d’ensemble des évènements et des sept personnes qui avaient été témoins du meurtre d’un inconnu en pleine vidéoconférence.

Ce n’était pas l’âge, mais bien le contexte de latence et de réalité altérée dans lequel la ville baignait depuis trois semaines en raison du confinement forcé qui avait ralenti sa capacité de réflexion et son habileté hors du commun à mettre les choses en perspective.

Il avait fait toute sa carrière et bâti sa solide réputation de flic efficace en l’assoyant sur la probité des faits, l’analyse froide des évènements et de leur séquence et, surtout, en recourant systématiquement à la déduction intuitive. Pas pour rien que la centaine de crimes majeurs qu’il avait résolue au cours des trente dernières années lui avait valu d’être désigné comme le Sherlock Holmes du 35.

Depuis trois longues semaines que les rues étaient désertes le jour comme le soir et que les rares passants que l’on pouvait croiser avaient tous un air suspect. La fermeture complète des commerces et des entreprises avait amplifié l’impression que plus personne ne semblait capable d’avoir une quelconque prise sur le réel.

Oui, Baptiste Bombardier allait bientôt avoir 70 ans, mais il avait déjà l’impression de vivre dans un monde fantomatique, d’autant plus qu’il venait de passer les trois dernières semaines confiné à son bureau, une réalité ou un châtiment qu’il n’avait jamais connu auparavant.

Au feu rouge, coin Saint-Laurent et Beaubien, Bombardier tenta une nouvelle fois de contacter Angele Jones pour qu’elle vienne le rejoindre au poste, afin qu’ils revoient leur stratégie d’enquête. Il laissa un nouveau message : « Viens-t’en, faut qu’on se parle pis qu’on se réveille. »

La veille, lui et sa partenaire Angele Jones, jeune inspectrice d’origine jamaïcaine, mais capable de sacrer comme un charretier, avaient passé la soirée à suivre une piste qui les avait finalement conduits dans un cul-de-sac, au sens propre et figuré.

Une impasse fermée par un vieil entrepôt d’un étage seulement qui avait été transformé en loft assez rudimentaire. De l’intérieur, de la lumière éclairait l’unique pièce meublée très sommairement d’une longue table derrière laquelle on retrouvait une chaise de bureau. Le mur derrière cet autel de service était peint d’un vert presque fluo.

« Pourquoi René Dupont nous a conduits précisément à cet endroit ? demanda l’enquêteur. C’est un local vide de 900 pieds carrés. Y pas grand-chose à cacher ici. On fera perquisitionner demain et on demandera une prise d’empreintes exhaustive. Mais ça ne nous avance pas pour tout de suite. »

Angele Jones acquiesça silencieusement. La journée avait été longue, la patrouille du soir, à réaliser sans cesse le même trajet, avait été épuisante. Cette enquête devenait chaque jour un peu plus opaque et les deux partenaires étaient partis chacun de leur côté à leur domicile.

Ce n’est qu’après avoir parlé avec sa fille un peu plus tôt que Baptiste Bombardier avait fait le rapprochement. Il existait une application appelée « Green Screen » qui permettait aux participants d’une vidéoconférence de créer le fond d’arrière-scène de leur choix à la condition d’avoir un mur vert. Le loft inhabité avait peut-être servi à un des participants de la vidéoconférence à faire croire aux autres qu’il se trouvait à un endroit précis plutôt que là où il était réellement.

Ce dernier rebondissement avait redonné de l’énergie à l’enquêteur, mais il avait surtout agi comme catalyseur d’une prise de conscience soudaine. Il était temps qu’il sorte de sa torpeur, qu’il recommence à enquêter pour vrai en utilisant les paramètres convenus qui l’avaient toujours bien servi.

Bombardier s’était laissé chloroformer par la trame ésotérique des évènements qui avait mis en scène René Dupont, un spécialiste hyperpointu de l’intelligence artificielle, des criminels capables de naviguer dans le dark web, des participants à une vidéoconférence qui trafiquent leur identité via le Deep Fake, sa partenaire Angele Jones qui suit à la trace les segments Strava d’un parcours à bicyclette et maintenant un autre qui se sert du « Green Screen » pour mystifier tout le monde sur sa présence réelle à une rencontre virtuelle où il y a eu meurtre…

L’enquêteur voulait maintenant sortir de la démarche exaspérante dans laquelle il s’était engagé bien malgré lui, un peu abruti par son état de confiné. Tous ces éléments technologiques n’étaient que des paravents qui masquaient une réalité beaucoup plus simple qui commandait une dynamique criminalistique beaucoup plus « groundée » par des faits et des motivations.

Pourquoi René Dupont a-t-il fait exécuter son prétendu meurtre alors qu’il savait que l’on découvrirait dans les heures suivantes qu’il n’était pas la victime ? Sur quelle piste voulait-il envoyer les enquêteurs ? Est-ce que ce meurtre pouvait être lié au verdict d’acquittement que le jury avait rendu dans le procès de Big Bigras ? Voilà les éléments sur lesquels il voulait maintenant que l’enquête soit relancée.

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