L’ex-jurée Julie avait fait part des menaces voilées qu’elle avait reçues du caïd Bob Bigras à celui qui était son amant et son mentor, René Dupont. Mais c’est la petite habitude d’une autre ex-membre du jury, la docteure Louise Dumas-Beaudoin, qui permet à Baptiste Bombardier de faire avancer son enquête. Suite de notre polar estival.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Louise avait toujours eu le béguin pour René Dupont. Évidemment, elle ne le lui avait jamais dit, lors des travaux du jury au procès de cette brute épaisse, Bigras. « Évidemment », parce que Louise, Dre Louise Dumas-Beaudoin, était d’une timidité maladive. Elle n’avait jamais su comment nouer des liens durables avec les hommes, comment les laisser entrer dans sa vie, nouer sa vie à celles des hommes. Elle aurait bien aimé mais ce n’était pas arrivé. Sa mère, sa vieille mère encore vivante, encore revancharde, encore rêche, le lui reprochait parfois : « Ce n’était pas une bonne idée de devenir urologue, Louise, je pense que ça a bousillé toute l’idée que tu te fais des hommes... »

Louise Dumas-Beaudoin vivait donc dans une solitude relative. Relative, parce que professionnellement, Dre Louise Dumas-Beaudoin était une urologue de haut niveau, spécialiste mondiale de la prostatite, dont l’expertise était recherchée un peu partout en Occident. De congrès en symposiums, de cours à McGill à la salle d’opération, elle faisait sa part pour faire reculer cette maladie non mortelle mais diablement chiante pour 23 % des hommes de 55 ans et plus. Mais dans sa vie personnelle, Dre Dumas-Beaudoin se consacrait à ses chats. Elle en avait quatre.

Sa seule tentative de nouer un lien avec René s’était résumé, après le procès, à lui refiler un chaton né de la portée-surprise de Janette, sa chatte angora qui s’était un jour échappée par la porte de la cuisine – Louise ne laissait pas ses chats aller jouer dans la ruelle avec les autres chats – pour une escapade de 48 heures...

Escapade pendant laquelle Janette n’avait pas fait que du tourisme.

Soixante-et-un jours plus tard, Janette avait donné naissance à six chatons dont Louise avait désormais la responsabilité. Louise en avait gardé un, en avait donné quatre et avait offert l’autre à René. Une offre en forme de bouteille à la mer. Elle espérait que, peut-être, cette rencontre déboucherait sur quelque chose...

Elle se souvenait encore de cette soirée de fin d’automne, peut-être deux ou trois ans après le procès, où elle était débarquée chez René avec une cage contenant le chaton tigré aux yeux d’un vert étonnant. Elle avait mis du rouge sur ses lèvres, tout en se disant que c’était peut-être un peu exagéré, pour un mardi soir.

Il ne s’était rien passé de transcendant, malheureusement. René avait été poli, d’une chaleur contenue avec elle, sans plus. Le courant ne passait que d’un seul côté, c’était l’histoire de sa vie.

Avant de s’en aller, dans le cadre de la porte, René avait jasé à voix haute sur le nom qu’il donnerait à ce chat, il avait soulevé deux ou trois prénoms, des prénoms d’humains, Louise avait oublié lesquels, mais elle trouvait toujours bizarre que des humains donnent des noms d’humains à des animaux, elle avait des amis qu’elle aimait beaucoup mais qui avaient donné à leur chien le prénom de « Jessica », Louise ne s’était jamais habituée...

Louise avait toujours le béguin pour René. Malgré son indifférence à lui. À chaque conférence à distance, Louise faisait une capture d’écran de « son » René. Elle les regardait en les faisant défiler, que ce soit avant d’aller au lit ou dans les avions, entre New York et Singapour, entre un congrès et une symposium sur la prostatite.

C’était cette capture d’écran que l’enquêteur Bombardier regardait, par-dessus l’épaule de Julie. Tant qu’à y être, l’inspecteur avait demandé à ce que la médecin lui donne tout son stock de captures d’écran de René, il y en avait une bonne centaine.

Sur l’écran de Julie, on voyait donc le visage de René Dupont, exagérément agrandi, juste avant son meurtre. À intervalles réguliers, l’image se floutait, pour réapparaître, c’était le XTrunk, l’outil d’analyse développé par AI Elephant qui scrutait tous les secrets de cette image, pour en livrer les secrets.

Six heures que ça durait. Bombardier était impatient. Dans son temps, on trouvait des indices, de vrais indices – mégot de cigarette, notes sur un papier, cheveux, registre d’appels cellulaires, images de caméras de surveillance, traites bancaires – et on montait le casse-tête qui allait permettre d’avoir une idée plus claire de ce qui s’était passé...

Là, dans le cas de la mort de René Dupont, pas grand-chose à soumettre à son pif d’enquêteur. Il en était réduit à regarder par-dessus l’épaule d’une fille qui regardait elle-même une image de la victime, laissant un algorithme invisible faire du travail de police. Bombardier était irrité.

— Hey, dit Julie sans se retourner.

— Quoi?

— Rappelez-vous donc les sages paroles d’Horacio...

— Hein?

— Deux mètres inspecteur, si je sens votre haleine de café Tim Horton’s, c’est que vous êtes trop proche...

Crisse de pandémie, pensa BB en reculant.

Justement, à la télé, dans un coin de l’écran géant de l’ordi, le trio santé arrivait à la tribune pour la conférence de presse de 13 h, l’air grave. Le PM commençait à parler quand il sentit Julie se braquer.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— On a des résultats.

Julie pointa une fenêtre qui s’était ouverte, des lettres vertes sur fond blanc défilaient. En anglais, du charabia.

— Y a une déséquivalence fondamentale, dit Julie.

— Hein, ça veut dire quoi en français ?

— Ça veut dire que l’image captée par la Dre Dumas-Beaudoin, c’est pas celle de René.

— Je comprends pas.

— Ben, c’est clair non ?

— Non, répondit Bombardier.

— Ça veut dire que c’est pas René qui était dans la visioconférence.

— Ça se peut pas...

— Affirmatif, inspecteur, répliqua Julie : l’Intelligence Artificielle se trompe jamais. Ça veut dire que votre cadavre, c’est pas René. Avez-vous fait un test d’ADN sur le cadavre ?

— Non.

Un ange passa.

Bombardier se frappa le front.

— FUCK, tonna-t-il, un peu trop fâché pour la situation.

— Quoi, quoi ?! demanda Julie.

— Comment j’explique ça à ses parents, moi ?

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