Les mines d’amiante ont beau être fermées depuis plusieurs années, des centaines de millions de tonnes de résidus subsistent toujours dans le décor. Casse-tête de santé publique ou occasion d’affaires ? À la veille des audiences du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE), La Presse est allée voir comment les anciennes villes minières composent avec cet héritage controversé.

TEXTE : Ariane Krol TEXTE : Ariane Krol
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Le grand désamiantage d’Asbestos

ASBESTOS — Sirène de dynamitage, structures d’acier des convoyeurs, mises en garde aux mineurs : les propriétaires de la microbrasserie Moulin 7 ont intégré beaucoup d’artefacts miniers à leur décor. Quand ils ont ouvert leurs portes il y a cinq ans, les jeunes entrepreneurs ont même poussé le concept plus loin : une bière brassée avec de l’eau puisée dans l’ancienne mine Jeffrey.

« Notre objectif était de semer un peu la polémique et la discussion. Ça n’a pas super bien marché parce que personne n’avait peur de la boire. Tout le monde avait hâte d’y goûter », raconte avec amusement l’un des cofondateurs, Yan St-Hilaire.

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Lors de son ouverture il y a cinq ans, la microbrasserie Moulin 7 proposait une bière brassée avec de l’eau puisée dans l’ancienne mine Jeffrey.

Les brasseurs avaient évidemment fait analyser et filtrer leur eau pour s’assurer de sa pureté. Mais c’est surtout qu’à Asbestos, petite municipalité de 7000 habitants située à une cinquantaine de kilomètres au nord de Sherbrooke, l’amiante n’émeut pas grand monde. Le BAPE, qui amorce sa tournée d’audiences publiques sur la gestion des résidus miniers ici mercredi, n’entendra sans doute pas beaucoup d’inquiétudes de la population locale.

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La microbrasserie Moulin 7 a fait de l’héritage minier d’Asbestos son image de marque.

Ce qui indigne les résidants ces jours-ci, c’est plutôt le tas de rebuts d’asphalte qui, jusqu’à tout récemment, était empilé sous des bâches à l’entrée de la ville. Le ministère des Transports a mis des mois à trouver un entrepreneur spécialisé pour enlever ce revêtement qui, comme sur plusieurs routes du Québec, contenait de l’amiante.

« Si j’avais encore ma compagnie, je l’aurais enlevé de là sans rien facturer », s’exclame Jean-Yves Arguin, travailleur de la construction rencontré au Tim Hortons. « Et je n’aurais pas mis de scaphandre », dit-il en faisant allusion aux combinaisons et masques que doivent porter les ouvriers en présence d’amiante. « Tous les [entrepreneurs] qui viennent manger ici l’auraient fait pour rien », renchérit son voisin de table, un ancien mineur.

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À l’hôtel de ville situé un peu plus haut sur le boulevard Saint-Luc, le maire n’en revient pas qu’une voie de circulation soit restée bloquée si longtemps. Mais Hugues Grimard préfère parler de l’avenir.

Son conseil municipal a frappé un grand coup mercredi dernier en annonçant qu’Asbestos (« amiante » en anglais) changera de nom l’an prochain.

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Hugues Grimard, maire d’Asbestos

L’amiante, à Asbestos et à la MRC des Sources, c’est terminé. Je pense que notre population est prête à passer à un autre niveau, à se dire que la diversification économique fonctionne et qu’il faut changer de nom pour aller encore plus loin.

Hugues Grimard, maire d’Asbestos

C’est la touche finale du grand désamiantage entrepris après que le gouvernement Marois eut tué les derniers espoirs de relance de la mine, à la fin de 2012.

Ces efforts commencent à porter leurs fruits. Des entreprises sont venues s’installer ici, d’autres ont augmenté leurs activités. Des maisons se construisent, la Ville doit maintenant agrandir son parc industriel. Et la MRC développe un nouveau créneau dont l’image est aux antipodes de celle de l’amiante : les écomatériaux et les matériaux biosourcés, d’origine végétale ou animale. Le Rendez-vous des écomatériaux d’Asbestos en sera à sa cinquième édition l’an prochain. Et au Sommet international de la construction biosourcée, qui s’est tenu à Paris au début de novembre, la présidente de la région Île-de-France, Valérie Pécresse, a cité la MRC à plusieurs reprises dans son discours d’ouverture.

Un héritage à exploiter

Même si la ville d’Asbestos a fait le deuil de l’amiante, elle ne renie pas son héritage minier. Elle espère même le faire fructifier. La mine Jeffrey, dont l’exploitation a commencé à la fin du XIXe siècle, a généré plus de 400 millions de tonnes de résidus, d’où pourraient être extraites d’autres richesses, comme le magnésium.

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À Asbestos, petite municipalité de 7000 habitants située à une cinquantaine de kilomètres au nord de Sherbrooke, l’amiante n’émeut pas grand monde...

Mais comme l’a résumé candidement le ministère des Ressources naturelles, « les efforts de valorisation seraient facilités si les résidus miniers étaient exempts de fibre d’amiante, ce qui n’est pas le cas ». Est-il possible de les utiliser de façon sécuritaire pour les travailleurs et la population ? C’est la question centrale à laquelle devra répondre le BAPE.

L’un des projets de valorisation les plus ambitieux, celui d’Alliance Magnésium, se trouve justement sur le territoire d’Asbestos. Installée sur le site de la défunte Magnola, qui avait entrepris de fabriquer du magnésium à partir des résidus amiantés au début des années 2000, Alliance achève de tester ses procédés dans une usine pilote, et souhaite lancer la construction de son usine commerciale au printemps prochain.

Cette première phase créera 75 emplois directs et la seconde, dont la construction devrait débuter en 2022, en ajoutera 175 autres, a annoncé l’entreprise québécoise.

Asbestos a beau ne plus être une ville mono-industrielle et avoir réussi à diversifier son économie, le maire compte beaucoup sur ce projet.

« Je ne suis pas sans dessein, jamais je ne vais remettre en cause la santé de ma population et des travailleurs. Qu’on définisse les façons de faire et on va respecter l’ensemble des règles », assure Hugues Grimard.

La coûteuse réalité de Thetford

Des résidus miniers, la ville de Thetford Mines, située à 80 kilomètres à l’est d’Asbestos, en a également à revendre. Environ 450 millions de tonnes, qui suscitent leur lot de projets ici aussi.

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À Thetford Mines, située à 80 kilomètres à l’est d’Asbestos, on retrouve environ 450 millions de tonnes de résidus miniers.

Pourtant, ce n’est pas d’emplois ou de retombées économiques que nous parle spontanément le maire, mais de la difficulté de composer avec ces résidus amiantés longtemps utilisés comme matériau de remblai. 

C’est en dessous de nos rues et de nos maisons, il y en a absolument partout. Ça nous faisait sourire, mais ça ne nous fait plus rire parce que c’est rendu une catastrophe économique.

Marc-Alexandre Brousseau, maire de Thetford Mines

L’omniprésence de ces résidus impose des normes de protection et d’enfouissement qui font exploser les coûts, dénonce le maire en entrevue téléphonique. Ces exigences augmentent les coûts des travaux publics d’environ 1,5 million de dollars par an, estime le service des finances. Une somme considérable pour une petite municipalité de 26 000 habitants qui investit environ 5,3 millions par an dans ses travaux de voirie et d’infrastructure.

« Ce sont des coûts gigantesques pour nous, pour les citoyens et pour les entreprises. Quand ils voient du monde en scaphandre dans nos rues, les citoyens sont furieux », souligne le maire.

M. Brousseau ne nie pas que l’amiante soit un cancérogène, que des mineurs en soient morts, ni que des retraités de la construction succombent encore chaque année à des maladies contractées au contact de la poussière d’amiante dégagée lors des travaux à l’intérieur des édifices. « On ne dira jamais rien par rapport à tout ce qui est dans nos bâtiments », assure-t-il.

Ce qu’il critique depuis des années, et ira dénoncer au BAPE, ce sont les exigences appliquées lors des travaux d’excavation, comme le port de combinaisons et de masques, et la présence de douches. Qu’il y ait de l’amiante dans les résidus excavés, c’est une chose, fait valoir l’élu. « Mais est-ce qu’on en respire et dans quelle quantité ? C’est ce qu’il faut se demander. »

Des échantillons d’air prélevés à la demande de la Ville sur ses chantiers, et d’autres obtenus d’entreprises qui réalisaient des travaux chez elles, montrent rarement des concentrations supérieures à la limite fédérale, affirme-t-il.

Et il trouve particulièrement choquant que les résidus excavés ne puissent pas être remis sous terre au même endroit, et doivent plutôt être envoyés à grands frais sur un site spécialisé, alors que des documents de santé publique recommandent d’éviter de déplacer les résidus amiantés.

« Protégeons-nous adéquatement : on veut prendre les mesures appropriées au risque, pas plus, pas moins », résume Marc-André Brousseau.

De l’amiante au magnésium

Des entreprises souhaitent pouvoir exploiter les résidus de mines d’amiante. Aperçu en quatre mots d’un des procédés envisagés.

Haldes

L’exploitation des mines d’amiante a généré des montagnes de résidus rocheux concassés, appelées haldes. Il y en a pour plus de 850 millions de tonnes à Asbestos et à Thetford Mines. Ils contiennent divers métaux, comme des oxydes de magnésium, de nickel, de fer, de chrome et de manganèse, que plusieurs entreprises souhaitent pouvoir exploiter. Mais ces résidus renferment encore des fibres d’amiante, reconnues comme cancérogènes lorsque mises en suspension dans l’air. Est-il possible de les utiliser sans mettre les travailleurs et la population à risque ? C’est l’enjeu central sur lequel les commissaires du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) devront se prononcer au terme de leur enquête.

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Le paysage de Thetford Mines est indissociable de ces montagnes de résidus rocheux concassés qu’on appelle haldes.

Magnésium

Alliance Magnésium, dont les installations se trouvent à Asbestos, est l’une des entreprises qui projettent d’exploiter ces résidus miniers, dans son cas pour en extraire du magnésium. Les résidus prélevés dans ses haldes qui s’étendent à perte de vue seront apportés par camion dans son usine qui sera construite juste à côté.

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Les installations d’Alliance Magnésium à Asbestos

Fibres

Dès leur entrée dans l’usine, les résidus seront versés dans un réservoir étanche contenant de l’acide chlorhydrique, au contact duquel les fibres d’amiante seront complètement dissoutes et éliminées. Selon le ministère de l’Économie et de l’Innovation, toutes les entreprises qui ont des projets de transformation des résidus miniers au Québec utilisent des procédés permettant de détruire la fibre dès les premières étapes.

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Lingots

Au terme d’un processus en plusieurs étapes, l’usine produira du magnésium en lingots. Alliance prévoit en produire 50 000 tonnes par an lorsque ses installations rouleront au maximum de leur capacité, après 2024. L’entreprise utilise environ cinq tonnes de résidus d’amiante pour produire une tonne de magnésium. Elle en produira également en recyclant des retailles de magnésium provenant d’autres entreprises. À ce rythme, elle aura des résidus pour une centaine d’années.

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Les risques de l’amiante

À 73 ans, Yvon Savage ne fait pas partie de ces retraités qui courent des marathons. « Même marcher d’un pas accéléré, je suis à peu près sûr que je ne serais pas capable », témoigne cet ex-électricien qui a pourtant été pompier volontaire durant plus de 20 ans. Le diagnostic est tombé en 2013, trois ans après son départ à la retraite : amiantose.

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Inauguré en 1973, le Moulin 6 a été la dernière usine à faire la transformation de l’amiante à partir des minerais de la mine Jeffrey.

La Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) lui a reconnu une perte de capacité respiratoire d’environ 30 %.

L’Expo 67, les raffineries, les centres commerciaux… Devenu électricien en 1965, M. Savage se souvient d’avoir été exposé à de l’amiante sur de nombreux chantiers, sans aucune protection. « Parfois, ils en pulvérisaient sur des poutres d’acier à côté de nous. Ou il fallait couper dans les tuiles d’amiante du plafond pour poser notre matériel », raconte ce résidant de Saint-Jérôme.

L’amiante n’est plus utilisé dans la construction, et quand sa présence est détectée lors de travaux de rénovation ou de démolition, des mesures de sécurité doivent être prises. Mais les maladies liées à l’amiante, qui se déclarent plusieurs décennies après l’exposition, continuent de hanter le Québec. La CNESST reconnaît plus de 200 nouveaux cas par an et au moins 135 Québécois en sont morts l’an dernier, dont près de la moitié après avoir travaillé dans le bâtiment.

Pas étonnant qu’on se demande s’il est sécuritaire d’exploiter des résidus miniers qui contiennent encore de l’amiante — dans une concentration pouvant aller jusqu’à 40 %, selon le ministère de la Santé.

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Joël Fournier, président d’Alliance Magnésium

Le président d’Alliance Magnésium, Joël Fournier, soutient que oui. Ses centaines de millions de tonnes de résidus et sa future usine se trouvent sur la même propriété, laquelle est à une bonne distance des plus proches habitations. Ces résidus contiennent environ 10 % d’amiante, mais pas plus de 2 % de fibres libres, affirme Joël Fournier en citant des analyses réalisées par des firmes externes.

Non seulement les résidus seront-ils manipulés de façon sécuritaire, dit-il, mais les fibres d’amiante qu’ils renferment seront entièrement détruites dès la première étape de transformation, lorsqu’elles seront mises en contact avec de l’acide chlorhydrique dans un réservoir étanche. Les procédés s’inspirent de ceux qui avaient d’abord été utilisés par Magnola, dont Alliance a racheté les installations. L’entreprise, qui a déjà obtenu le feu vert du ministère de l’Environnement pour la première phase de son usine, n’est donc pas inquiète des conclusions du BAPE.

Mais qu’en est-il des autres projets, actuels ou futurs, qui pourraient émerger au Québec ? Avec ces montagnes de résidus amiantés accumulés à l’air libre, il y a de quoi faire.

Les taux de fibres d’amiante auxquels sont exposés les populations et les travailleurs doivent être maintenus au plus bas niveau possible, préconise le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS). L’idéal serait donc de « ne pas autoriser la valorisation des résidus miniers amiantés », recommande le MSSS dans son rapport au BAPE.

Le Ministère, sans doute conscient de ne pas vivre dans un monde idéal, a néanmoins posé une vingtaine de conditions à l’usage des résidus.

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Le Dr Alain Poirier, directeur de santé publique de l’Estrie

Ça veut dire, notamment, qu’on n’en met pas plus dans l’air, qu’il y a un bon kilomètre entre les résidus et la population, que l’usine est sur place pour qu’il n’y ait pas de transport, que le procédé n’amène pas d’autres produits toxiques.

Le Dr Alain Poirier, directeur de santé publique de l’Estrie

Les spécialistes de la santé placent-ils la barre trop haut, comme certains ne manqueront pas de le suggérer au BAPE ?

Après 19 ans comme directeur de santé publique de Chaudière-Appalaches, le Dr Philippe Lessard connaît la chanson. Le maire de Thetford Mines est allé jusqu’à réclamer son congédiement l’an dernier, lui reprochant, entre autres, d’avoir entraîné la fin des visites minières touristiques. Gaétan Barrette, alors ministre de la Santé, avait refusé, mais il ne s’était pas gêné pour critiquer le médecin, tout comme son collègue député Laurent Lessard.

« Pour gérer les risques, il faut les reconnaître », souligne le Dr Lessard. C’est pourquoi la santé publique s’est montrée préoccupée par des projets impliquant des résidus d’amiante dans le passé.

« S’il n’y a pas de reconnaissance du risque, comment vont-ils le gérer de façon responsable ? », demande le médecin.

Il trouve donc heureux qu’une commission d’enquête du BAPE se penche sur la question. « J’ai confiance que les commissaires et le gouvernement prendront les décisions qui doivent être prises. Parce qu’actuellement, on est dans un vide. »