M’en vas vous conter une histoire.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Pas aussi ben que l’bonhomme aux barniques rondes comme des trente sous qui a ensorcelé toute la contrée avec sa belle parlure. Fred, qu’y s’appelle. C’t’un drôle d’adon, parce que mon histoire a rapport à lui.

Mais pas juste à lui.

C’est surtout l’histoire d’un village : Saint-Élie-de-Caxton, en Mauricie.

PHOTO YVES TREMBLAY, LES YEUX DU CIEL

Le conteur Fred Pellerin a annoncé la fin de sa collaboration avec la municipalité de Saint-Élie-de-Caxton à cause du climat toxique à l’hôtel de ville.

Y a 20 ans, c’tait un village pareil à ben d’autres, au Québec : un patelin anonyme au boutte d’un rang. Pas de quoi écrire à sa mère. C’te place-là s’en allait chez le yable.

L’église était presque vide. La salle communautaire était en dormance depuis le temps où c’qu’y passaient la Soirée canadienne à’ tivi.

L’école faisait dur, avec sa poignée d’élèves. Y étaient rendus cinquante, pis y avait des rumeurs. Le monde disait qu’on n’aurait pas le choix de la fermer, l’école.

Bref, ça n’allait pas ben, à Saint-Élie.

***

Un jour, un enfant du village s’est mis à conter des contes.

Y contait ben en maudit. Y avait la langue ben pendue. Y pouvait vous tenir en haleine des nuites de temps.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Le conteur Fred Pellerin

Ben vite, tout le monde a voulu entendre les contes du Schéhérazade de Saint-Élie. Pas juste au village. Dans tout le comté. Dans tout le Québec. Pis même dans les vieux pays.

Le p’tit gars du village est devenu une grosse vedette. Y a fait des spectacles. Des vues. Des émissions à’ tivi. Des tounes. Y est allé à Tout le monde en parle.

Pis tout le monde en redemandait. Encore ! Encore !

M’a vous dire une affaire, y avait de quoi s’enfler la tête. Mais Fred Pellerin est resté un gars simple. Y a jamais pété plus haut que le trou. Y a jamais renié son village.

Même que son cœur est resté crocheté là-bas, que’qu’ chose de rare. L’bonhomme a pas juste fait de Saint-Élie son personnage principal ; y en a fait son port d’attache.

Et c’est là qu’y s’est passé une affaire pas croyable.

***

Je ne peux pas vous dire si c’est ben vrai, c’boutte-là, mais apparence que les contes de Fred ont pris vie dans l’village. Des arbres à paparmanes se sont mis à pousser de nulle part. Des lutins se sont mis à traverser les rues sans trop regarder.

Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que le monde a commencé à faire un détour, juste pour voir quossé que c’est qui se passait dans le patelin perdu au boutte du rang. Au début, y avait juste que’qu’ visiteurs, comme une rigole.

La rigole est devenue rivière, pis torrent. C’tait rendu que l’village accueillait 15 000 touristes par été. Y faisaient des tours de carriole en écoutant la voix de Fred leur conter des contes.

Pis y cherchaient les lutins.

J’invente rien ; je l’tiens d’une Caxtonienne, Nicole Garceau : « Je me suis fait poser la question full de fois. Est où, la traverse de lutins ? J’ai-tu des chances de voir des lutins ? »

Mais c’est pas ça, le plus extraordinaire.

Le plus extraordinaire, c’est qu’à peu près tout le monde a embarqué dans’ patente, au village. Un peu comme si la poésie du conteux avait libéré la folie créatrice des habitants.

Saint-Élie s’est mis à revivre. On a ouvert des restos, des magasins. La salle communautaire, renippée par les citoyens, est devenue une boutique d’art et de souvenances.

Des artistes sont venus s’installer, des projets de fous dans leurs sacoches. Des familles, itou, avec leurs flos pis toute.

Vous savez, l’école qu’on pensait fermer y a 20 ans ? Eh ben, le nombre d’élèves a triplé. J’vous mens pas : on lui a même construit un gymnase, flambant neuf !

Bref, ça allait ben, à Saint-Élie.

Mais là… le yable est aux vaches dans l’village.

***

« Tout le monde chique de la guenille, t’sais. »

À ce boutte-ci de l’histoire, laissez-moi passer le crachoir à Fred Pellerin. Après tout, c’est lui, le conteux.

Mais j’vous préviens, Fred est en beau joual vert.

« Je suis convaincu que notre village a besoin d’aide, parce que ce qu’on avait construit depuis une vingtaine d’années est pas pire saccagé depuis deux ans.

« Les employés tombent malades, les bénévoles lâchent, tous les comités qu’on a mis en place s’effouèrent. Y a un drôle de jeu qui fait que tout ça s’éteint.

« Cette année, le tourisme est à 60 % en baisse, le marché public s’en va chez le yable, nos fêtes et événements ont tous failli planter. L’image du village fait assez dur, merci. »

Quossé qui s’passe, pour l’amour, à Saint-Élie ?

Pour Fred, les problèmes ont commencé y a presque deux ans, quand y a proposé à la mairie de conter de nouveaux contes pour la visite. Ceux diffusés dans les carrioles commençaient à dater. Ben du monde les avait entendus.

Y a jamais eu de réponse.

Un m’ment d’nné, Fred a su à travers les branches que monsieur le maire pis sa gang à l’hôtel de ville zigonnaient dans ses vieux contes pour les présenter à la visite. Coupe un boutte icitte, change un boutte là… sans y demander son avis.

« Ce que j’apprends, c’est qu’y sont en train de faire des nouveaux contenus avec mes voix. Ils prennent mes voix, pis toute, pis l’affaire est ketchup ! »

Comme de raison, Fred était en beau fusil. Les droits d’auteur, c’est pas pour les chiens.

Monsieur le maire a reculé, mais y a continué à branler dans le manche. Y a fini par embaucher une conteuse de la grand’ ville pour remplacer l’enfant du village, l’aimant qui attire le monde à Saint-Élie depuis une maudite bonne secousse.

Ben coudonc, s’est dit Fred.

Y était prêt à passer l’éponge, mais ça s’est pas arrangé par la suite. Des accrochages avec la mairie, astheure, y en a une liste longue comme le bras.

« À chaque fois, c’est un petit deuil, un petit mal, un petit ci, un petit ça… ça fait que là, ben j’arrête ça. »

Son contrat prend fin le 14 octobre. La mairie a voulu le renouveler, mais Fred en a plein son casse. Y va rester au village, mais y veut pus rien savoir des p’tits boss des bécosses.

Pus jamais rien.

Quand je vous disais que c’t’histoire-là avait pas juste rapport à Fred…

Lui itou, y trouve ça. « Ce qui m’énarve, c’est que c’est ma face qui ressort tout le temps là-dedans, alors que c’est un symptôme. »

Faut chercher le mal à la source.

Pis la source remonte à monsieur le maire.

***

Y a deux ans, Robert Gauthier a été élu maire de Saint-Élie. Ça adonne que c’est dans ce boutte-là que des villageois ont commencé à avoir des faces de carême.

PHOTO SYLVAIN MAYER, ARCHIVES LE NOUVELLISTE

Robert Gauthier, maire de Saint-Élie-de-Caxton, et Fred Pellerin

Ben vite, les journaleux du coin se sont mis à parler de « chaos » pis de « climat toxique » à l’hôtel de ville.

Deux conseillers municipaux ont sacré leur camp.

La directrice générale, itou.

Pis le directeur des travaux publics.

Pis deux employés syndiqués.

Trois autres employés sont tombés en congé de maladie.

La directrice du tourisme, itou.

Alouette !

« Fred Pellerin dit qu’y est pas capable de travailler avec la municipalité. Ben, y a pas beaucoup de monde qui sont capables… »

C’est Paul Lavergne, chef de la CSN au Cœur-du-Québec, qui m’a conté ça.

C’gars-là a demandé au maire d’améliorer le climat de travail de bouette à l’hôtel de ville. « Y nous a dit : “Pas de problème, je m’en occupe.” Pis y a rien faite… »

Rien pantoute.

Gilbert Guérin, de son bord, organisait les fêtes du village. Mais y a pus le cœur de fournir l’huile de bras pour faire rouler Saint-Élie. Plein d’autres bénévoles ont lâché.

Travailler gratis, c’est beau, mais sans gratitude ? Un fou d’une poche.

Pour Saint-Élie, c’est en train de s’éteindre.

Nicole Garceau pense que le village est su’l’bord de perdre sa magie pis de redevenir drette comme qu’y était y a 20 ans. C’t’idée-là lui donne tellement la chienne qu’elle ramasse des signatures pour implorer les notables sur leur colline, dans’ capitale, de mettre la mairie sous tutelle.

« C’est pas vrai qu’une personne va arriver avec ses gros sabots pis qu’elle va tasser tout le monde comme ça ! On ne peut pas accepter ça, nous autres… »

***

« Je vous le dis, il y a des gens qui soulèvent des problèmes qui ne sont pas des problèmes. »

C’t’au tour de Robert Gauthier de prendre le crachoir. Vous allez voir, c’est pas trop compliqué : pour monsieur le maire, tout va très bien, madame la marquise.

Fred Pellerin refuse de renouveler son contrat ? « Moi, je respecte sa décision. Fred est peut-être rendu ailleurs dans sa carrière. »

Les bénévoles se désengagent ? « Un moment donné, les bénévoles, y s’épuisent aussi, pis y vieillissent, pis y ont le goût de faire d’autre chose. Moi, je respecte ça. »

La démission de deux conseillers ? Des fois, on est élu pis « finalement, on ne pensait pas que c’était tant d’ouvrage ». Faque, deux conseillers qui déguédinent, « c’est dans la normalité des choses, dans le coin ».

Les employés qui tombent comme des mouches ? « Des employés qui tombent malades, ça arrive, madame. La main-d’œuvre au Québec est vieillissante. »

Et tous ces cas d’épuisement professionnel ? « J’ai un code d’éthique et de déontologie. Jamais publiquement je vais dévoiler quoi que ce soit sur les employés de la municipalité. »

Tiguidou, mais… sur une douzaine d’employés, ça fait une trâlée de burnouts, non ? « Ça ne me regarde pas. C’est le directeur général qui gère le papier du médecin. Vous dites burnout, ça pourrait être la picote, n’importe quelle maladie, je ne le sais pas. Si je le savais, je ne jouerais pas mon rôle de maire comme il faut. »

Rendu là, je pense que monsieur le maire commençait à me trouver pas mal achalante. Ç’a duré 40 minutes, c’te jasette-là.

Quarante minutes à me faire dire qu’y en a pas, de problèmes.

***

Monsieur le maire, y va vous sortir une pochetée de raisons pour expliquer pourquoi c’est faire que le tourisme a chuté de 60 % c’te saison-citte à Saint-Élie.

Mais y aura beau parler autant qu’y veut de la pluie pis d’la concurrence des villages alentour, j’ai de la misère à croire que ce soit un hasard que c’te chute-là survienne au moment où la visite peut pu entendre Fred conter ses contes.

Fred, c’tait la poule aux œufs d’or de Saint-Élie.

Apparence que le conteux avait même acheté un entrepôt désaffecté pour le transformer en théâtre de 300 places. Ça y aurait coûté pas loin d’un million en beaux bills du Dominion.

Imagine, toé chose, toute la belle visite que ça aurait attiré au boutte du rang !

Mais… ça y prenait un changement de zonage.

Oupelaye.

Fred m’a conté qu’à’ mairie, le dossier a été géré tout croche. Y a tellement eu de gossage pis de tataouinage que les investisseurs ont pogné les nerfs. Fred a fait une croix sur son théâtre.

« Les deux bras nous sont tombés », m’a dit le maire Gauthier. Y raconte que tout était beau pis que la virevolte de Fred, y l’a jamais vue venir. Y était ben déçu, en tout cas.

« Nous, il faut voir s’il n’y a pas d’autre chose qui peut attirer les gens à Saint-Élie-de-Caxton. »

C’est ben d’valeur, mais j’ai pour mon dire que leur chien est mort, aux édiles de Saint-Élie.

Ça prend pas la tête à Papineau pour comprendre qu’une occasion de même, ça se présente rien qu’une fois dans’ vie d’un village, pis encore.

Une poule aux œufs d’or, une fois qu’on l’a tuée, ça ressuscite pas comme le p’tit Jésus. Y a un boutte à croire aux miracles, même dans un village de lutins pis d’arbres à paparmanes.