Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Maxime Bernier en a eu pour son argent. Enfin, pas « son » argent, mais de l’argent dépensé pour lui par un homme d’affaires.

Pour le prix de quelques panneaux publicitaires (60 000 $) à travers le Canada, le chef du Parti populaire a obtenu pour plusieurs centaines de milliers de dollars de répercussions médiatiques de son message anti-immigration. En prime, il a vu les affiches retirées par la firme d’affichage (Pattison). Et du coup, il peut se plaindre de la censure du débat politique imposée par la « meute de gauche totalitaire ».

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Commençons par la pub. « Dites NON à l’Immigration de Masse », dit le panneau installé à Québec. Observons d’abord les majuscules. En français, une phrase, un titre de journal ne comporte qu’une majuscule au premier mot. Quelqu’un a écrit sur Twitter avec beaucoup d’à-propos : qui est donc ce Masse qu’on veut empêcher d’entrer au Canada ?

Il faut aller à Edmonton ou Halifax pour la version originale anglaise : « Say NO To Mass Immigration ».

Plusieurs personnes ont protesté sur Twitter, Facebook et ailleurs. Maxime Bernier joue depuis la fondation de son parti sur la peur de l’immigration, la peur de l’étranger, la peur des musulmans en particulier.

Mais en soi, on voit mal comment on peut interdire ce message-là. Avec un objectif de 330 000 immigrants cette année, le Canada est parmi les pays qui accueillent le plus d’étrangers. Un Canadien sur cinq (20,7 %) est né à l’extérieur du pays. C’est un sur sept aux États-Unis (14,3 %). On peut trouver l’expression « immigration de masse » sensationnaliste, alarmiste, destinée à inquiéter ou fabriquée pour évoquer une forme d’invasion. On peut répliquer que l’intégration se fait particulièrement bien ici. Enfin bref, on peut avoir l’opinion qu’on veut, mais c’est en effet une immigration massive à l’échelle internationale.

Maxime Bernier veut la réduire de plus de la moitié, la ramener à 150 000 personnes par année ou moins. C’est une position qui, en soi, est parfaitement défendable.

On peut la juger mal avisée économiquement, faite pour séduire les xénophobes, etc. Mais cette position peut légitimement s’exprimer dans une campagne politique, un dépliant ou sur un panneau publicitaire.

C’est d’ailleurs ce qu’a répliqué Pattison, dimanche matin, quand les premières critiques sont sorties. Nous ne cautionnons pas les messages publicitaires et nous croyons que les Canadiens ne veulent pas que nous soyons les arbitres de ce qu’ils peuvent voir ou pas voir, disait ce premier communiqué. S’il doit y avoir un débat, nous encourageons les gens à s’adresser à l’annonceur, ajoutait Pattison. Dans la mesure où le message ne violait pas le Code des normes de la publicité canadienne, ni les normes de l’entreprise, il n’y avait aucun motif de le retirer.

Puis, dans ce cycle d’indignation accélérée typique de l’ère des réseaux sociaux, les critiques se sont multipliées. Incapable de gérer ce flot (qui se serait sûrement calmé), manifestement affolée, Pattison a diffusé un deuxième communiqué. Peut-être un boss est-il rentré de vacances, va savoir.

Soudainement, ces mêmes affiches parfaitement légitimes devaient être retirées « aussitôt que possible ».

« Affichage Pattison n’a jamais eu l’intention d’offenser ou d’insulter le public de quelque manière que ce soit en permettant à ces publicités d’être diffusées. »

Un geste totalement injustifié, sinon par la peur panique d’être associé à la controverse. Un geste d’autant plus déplorable qu’il donne le mode d’emploi à tous les mécontents : tapez sur le messager, il va faire tomber le message.

Et voilà qui permettait à Bernier de dire que « la meute gauchiste totalitaire » (par opposition à la meute gauchiste démocratique ?) avait procédé à une opération de censure. Opération dont il devrait se réjouir puisque, paradoxalement, elle a fait voir ces quelques pubs à des millions de personnes qui ne les auraient jamais vues… Il aurait tout planifié qu’il ne serait jamais parvenu à un résultat aussi parfait.

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La publicité était financée par un groupe au nom de True North Strong and Free, financé par un homme d’affaires de l’industrie minière, Frank Smeenk. On est depuis le 30 juin en « période préélectorale », au sens de la loi, et cette dépense par un tiers était parfaitement légale.

Est-on si inquiet du débat démocratique ou du jugement des citoyens qu’on préfère supprimer les positions politiquement dissidentes ou extrêmes, plutôt que de les contrer par des arguments rationnels ?

La semaine dernière, on s’inquiétait à juste titre des politiques floues d’Élections Canada concernant les « tiers ». On a, par exemple, averti les groupes écolos qu’une dépense d’au moins 500 $ pour parler de l’importance de lutter contre les changements climatiques pourrait être considérée comme une publicité partisane par un tiers. Aux États-Unis, la Cour suprême a complètement ouvert les vannes pour les groupes d’intérêt ou individus. Mais au Canada, ces techniques d’influence sont strictement réglementées. Tant mieux, ça limite l’influence de l’argent dans les campagnes.

Mais encore faut-il différencier l’information scientifique et des messages partisans qui poussent à élire ou défaire un candidat.

Comme Maxime Bernier émet des doutes sur les changements climatiques (ou ne comprend pas, on ne sait pas, depuis qu’il a parlé du CO2), prendre position sur cet enjeu deviendrait partisan…

On ne parle pas ici des manières de le combattre ou de s’y adapter. On parle du fait même des changements climatiques, qui est l’objet d’un consensus scientifique écrasant. L’expression d’une évidence, qui n’est pas accompagnée d’une position partisane, ne devrait pas être comptabilisable au même titre que ce genre de pub.

A-t-on vraiment si peu confiance dans le jugement du public ? Le même qui choisit les gouvernements ?