(Baie-Saint-Paul) Qui a dit qu’il n’y a que des mauvaises nouvelles dans les médias ? Tous les samedis cet été, nos chroniqueurs vous proposent des histoires sous le signe de l’espoir.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Une douzaine d’enfants en kimono courent dans l’herbe. Diane Amyot donne le signal : c’est le temps d’entrer dans le gymnase pour quelques prises. Depuis 44 ans qu’elle enseigne le judo, elle sait se faire écouter.

Il y a de la visite, ce matin, au camp des Éboulements. Une vedette locale vient faire un tour : Caroline Filion. À 45 ans, elle vient d’obtenir sa ceinture noire. Les ceintures noires ne courent pas les rues dans Charlevoix, ni nulle part ailleurs, quand on y pense.

Cette ceinture a ceci de particulier qu’elle est la première décernée au Canada à une personne trisomique.

Au défilé local de la fête nationale, le club de judo avait son char. Caroline Filion en était la vedette, pour ne pas dire la reine. Le maire l’a reçue. Le journal local en a parlé.

« Si je suis fière d’elle ? Oui, mais pas plus que des autres élèves, me dit Diane Amyot. Le petit de 6 ans qui a la chienne avant un combat mais qui y va quand même, je suis fière de lui. Le jeune de 16 ans qui n’est pas capable de maîtriser son impulsivité, que ses parents m’ont envoyé et qui apprend à ne plus engueuler l’arbitre, je suis fière. Celui qui a passé un an sur le banc parce qu’il était trop tannant et qui persévère, je suis fière. »

« Moi, je suis le courant, je les emmène où ils veulent… C’est une école de vie, le judo. »

Diane Amyot, entraîneuse

Elle-même judoka de haut niveau (sélection pour les Panams en 1982, notamment), elle a enseigné le judo à des gens de 5 à 75 ans dans toutes les régions du Québec où la vie avec son mari policier l’a amenée. Jusqu’à aboutir à Baie-Saint-Paul, où elle a fondé le club Sakura.

« Ça veut dire “soleil” en japonais », me traduit-elle, et ça lui va bien.

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Un beau jour est arrivée au club Caroline. Elle avait 33 ans. Elle vivait encore sous la responsabilité de ses parents. Ils avaient pensé qu’un peu de sport structuré lui serait bénéfique. Son père avait vu « judo » dans le programme des loisirs. Pourquoi pas ? Diane Amyot a enseigné à des gens de toute condition et de tout tempérament. Caroline était la bienvenue.

Le père de Caroline est mort l’année suivante. Sa mère, 11 ans plus tard. Ils n’auront pas vu cette ceinture, mais bien d’autres.

Leur fille a gravi les échelons de cet art martial et changé de ceinture suffisamment pour parvenir à la brune. Elle a aussi rencontré le champion canadien Antoine Valois-Fortier, son idole depuis ce jour – comme de toute une génération de judokas. Elle voulait être « comme lui ».

Mais la ceinture noire ? Les critères sont stricts, un comité se réunit, on vérifie une trentaine de mouvements et de prises.

Sauf que Caroline était un cas spécial : elle ne mémorise pas tous les mots japonais. Et si elle déploie une force musculaire extraordinaire (« si elle vous prend au sol, bonne chance pour vous relever »), elle manque de souplesse pour réaliser plusieurs mouvements. Jusqu’à la veille de l’épreuve, les autorités du judo n’avaient pas statué sur son cas.

« Judo Canada a accepté à 16 h 05 d’ouvrir une nouvelle catégorie spéciale pour le lendemain. C’est donc une ceinture spéciale [on y a fait coudre des bouts rouges], mais elle a réussi le nombre requis de mouvements », insiste l’entraîneuse.

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Je prends Caroline à part pendant que l’entraînement se poursuit. Elle ne parle pas beaucoup et certains mots se perdent, mais on finit par se comprendre.

« Tu la trouves comment, Diane ?

— Elle est douce avec moi. Elle est très douce. J’ai travaillé fort… J’aime le sport. Le patin, la raquette, le ski de fond… »

Pour aimer, elle aime. On la voit tous les lundis au gym du CLSC. Elle fait des poids, du tapis roulant, elle suit son programme avec ses écouteurs.

« Tu écoutes quoi comme musique ?

— Céline Dion [en particulier son disque en japonais : quand on est judoka, on est très porté sur le Japon, voyez-vous], Johnny Cash… »

Le reste du temps, elle travaille au Dollarama.

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« Tout le monde connaît Caroline à Baie-Saint-Paul », explique sa sœur Isabelle.

« Quand elle croise des jeunes du club, ils la reconnaissent, ils l’admirent, ils la présentent à leurs parents. »

Isabelle Filion, sœur de Caroline

« Souvent, c’est eux qui dégênent leurs parents, des fois les gens sont mal à l’aise au départ. On peut dire que les enfants éduquent les adultes sur l’intégration. »

Il faut dire que cette ville de 7100 habitants est habituée à côtoyer la différence. Longtemps, Baie-Saint-Paul avait un des plus grands hôpitaux psychiatriques du Québec. Entre 1000 et 1400 personnes classées « déficientes » étaient internées à l’hôpital Sainte-Anne, géré par les Petites Franciscaines de Marie. En réalité, la plupart des patients n’étaient pas déficients, mais lourdement handicapés. Au fil des ans et de la « désinstitutionnalisation », beaucoup ont intégré la ville.

« Un jour, raconte Isabelle Filion, un touriste s’était plaint dans le journal Le Soleil d’avoir reçu des mauvaises indications données par un handicapé intellectuel rencontré dans la rue. La mairesse lui a répondu dans une très belle lettre qu’elle en tirait une fierté. D’abord, rien ne permettait de savoir que cette personne croisée dans la rue était déficiente. Elle vivait une vie en apparence normale, n’était pas itinérante. La mairesse disait que c’était tout à l’honneur de la ville et de ses citoyens. Je pense qu’il y a de cet esprit-là à Baie-Saint-Paul. »

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« Caroline a été le projet de mes parents. Ma mère lui apprenait à parler en jouant du piano, dit Isabelle.

« Et ce n’est pas parce qu’elle est limitée intellectuellement qu’elle est limitée en affection ou en détermination ! Sa ceinture, c’en est un exemple. »

« Elle est aussi allée voir le curé en cachette pour se marier. Le curé était embêté, il a consulté et, à la fin, ce que la loi requiert, c’est un consentement libre et éclairé. »

Isabelle Filion

« Il a rencontré le fiancé, lui aussi handicapé intellectuel, et rien ne lui permettait de refuser… Ma mère était découragée au départ, pensait qu’elle devrait s’occuper du mari en plus de Caroline (elle a été opérée et ne peut pas avoir d’enfants). C’est vrai qu’ils ne peuvent pas vivre ensemble, ils doivent être encadrés, les deux sont en famille d’accueil. Mais ils se voient.

« C’est loin d’être toujours facile, la vie de Caroline. Il y a des moments pénibles. Mais elle a un milieu de vie, elle a le judo, elle est suivie par une éducatrice. Elle est sous la responsabilité de la curatelle publique, pour qui je n’ai que des bons mots. »

Caroline se berce dans le salon de sa sœur en l’écoutant. Elle sourit. Elle ne déteste pas du tout cette attention médiatique et sociale.

« Elle est douce avec moi, Diane, oui. »

Cette ceinture noire qui la rend si fière, elle est spéciale de bien des manières, et pas seulement parce qu’on y a cousu des bouts rouges.

C’est l’exploit de toute une communauté.