Replongeons au cœur des inondations de 2017. Les sinistrés de Pointe-Gatineau, l’un des quartiers les plus touchés du Québec, ne sont pas encore tous rentrés dans leur maison.

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

Qu’à cela ne tienne, un concessionnaire automobile Toyota veut s’établir en zone inondable à deux pas de chez eux. Mais la construction nécessite un changement au schéma d’aménagement.

Plusieurs élus municipaux appuient ce projet de plusieurs millions de dollars, au nom du développement économique. Il faudra que le maire de Gatineau mène une sérieuse lutte politique pour faire avorter le projet.

Heureusement ! Car devinez quoi ?

Cette semaine, il y avait à nouveau 20 pouces d’eau dans la rue Saint-Louis où le concessionnaire voulait s’installer. Les résidants du quartier avaient ressorti leurs sacs de sable. Plus de 400 d’entre eux s’étaient adressés au centre de sinistrés.

Certains seront peut-être forcés de partir pour de bon. Le programme d’indemnisation dévoilé par le gouvernement Legault, à la mi-avril, plafonne désormais à 100 000 $ ou 50 % de la valeur de la maison l’aide cumulative que Québec fournira pour une résidence sinistrée.

Les propriétaires qui voudront déménager bénéficieront d’un soutien allant jusqu’à 200 000 $ pour leur maison et 50 000 $ pour leur terrain. Mais s’ils refusent de partir, ils n’auront plus droit à l’aide financière de Québec au-delà du nouveau plafond.

Partout au Québec, il y aura des choix déchirants. Les propriétaires d’une maison qui vaut cher risquent de perdre gros. Et beaucoup ne pouvaient prévoir que les changements climatiques transformeraient leur lopin de terre en zone à risque.

Mais d’autre part, pourquoi les contribuables devraient-ils constamment écoper pour des propriétaires qui s’entêtent à rester dans une zone inondée à répétition ?

C’est une question d’équité.

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J’ose croire que les inondations qui submergent le Québec auront au moins l’effet positif de stopper tous ceux qui continuent de bâtir les deux pieds dans l’eau.

Il est grand temps que les municipalités cessent d’accorder des permis de construction dans des zones à risque. Ce serait bien le comble de bâtir à neuf dans des secteurs où le gouvernement paie pour que les résidants quittent leur maison.

En théorie, on ne peut pas construire en zone inondable au Québec, en vertu de la Loi sur la qualité de l’environnement. Mais en pratique, il y a des exceptions à la pelle.

« On a aménagé et on continue d’aménager dans des zones qu’on sait de plus en plus inondables », confirme Isabelle Thomas, professeure titulaire à l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage de l’Université de Montréal.

Comme les villes se nourrissent de taxes foncières, elles ont avantage à accorder des permis de construction qui leur apporteront une nouvelle source de revenus. Mais dans certains cas, les municipalités n’ont tout simplement pas les outils pour prendre des décisions éclairées.

Au Québec, la cartographie des zones inondables est en lambeaux, faute d’investissement de la part de Québec.

« Il faut une cartographie fiable et récente qui tient compte des changements climatiques à venir, pas seulement des données historiques », martèle Pierre Babinsky, directeur des communications du Bureau d’assurance du Canada (BAC) au Québec.

Après les inondations de 2017, le gouvernement a effectivement transféré des fonds à une kyrielle de municipalités pour qu’elles produisent de nouvelles cartes.

Mais à cause de l’urgence, on veut aller trop vite. « Une cartographie, ça ne se fait pas en claquant des doigts », lance Philippe Gachon, professeur au département de géographie de l’UQAM et directeur général du Réseau Inondations intersectoriel du Québec (RIISQ) qui tente de coordonner toutes les expertises.

Le dialogue est crucial si on ne veut pas que la future cartographie du Québec ressemble à un casse-tête.

En ce moment, « les gens sont affairés à travailler sur leur morceau de puzzle et pas tellement à s’assurer que les pièces vont ensemble. À la fin, peut-être qu’il va manquer un morceau qui fait toute la différence », craint Alain Bourque, climatologue et directeur général du consortium Ouranos.

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Une cartographie adéquate est la clé de voûte pour que chacun prenne conscience de la situation.

Actuellement, 47 % des gens qui vivent dans des zones à risque ne sont même pas au courant, rapporte M. Gachon. « Il est inadmissible qu’en 2019, les propriétaires qui vendent leur maison n’aient aucune obligation légale d’informer les acheteurs des risques d’inondation », enchaîne-t-il.

Avec des cartes fiables, les assureurs pourront mieux jauger les risques et développer la couverture contre les inondations qu’ils ont commencé à vendre en 2017.

De leur côté, les municipalités pourront prendre des décisions mieux fondées.

Après les inondations de la rivière Richelieu, en 2011, les citoyens ont eu le droit de reconstruire en rehaussant leur terrain. Mais cette solution n’est pas viable à long terme, estime Mme Thomas.

En 2017, les résidants de Gatineau ont bénéficié d’une dérogation collective pour reconstruire en s’adaptant. Mais ceux qui ont préféré s’en aller ont laissé des terrains vacants qui donnent une allure de gruyère au quartier. Est-ce vraiment ce qu’on veut ?

Personne n’a envie d’abandonner sa maison. Mais les avis changent face aux catastrophes à répétition, comme on l’a vu dans les régions côtières de l’Est-du-Québec aux prises avec des problèmes d’érosion.

Il y a 15 ans, tout le monde voulait rester. Tous croyaient que l’enrochement et les digues les sauveraient, même si la science démontrait que les changements climatiques ne leur laisseraient pas de répit. Les tempêtes qui arrachent tout sur leur passage ont fini par les convaincre.

« On a vraiment vu évoluer la perception des gens, raconte M. Bourque. Maintenant, il n’y en a plus beaucoup qui veulent encore rester. »